Film

Spider-Man : Brand New Day

Peter Parker vit une nouvelle réalité. Brand New Day est le nouveau film présentant Tom Holland comme protagoniste. No Way Home laissait les spectateurs plongés dans l’inconnu. Pour résoudre une situation hors norme, Doctor Strange effaçait les souvenirs de toutes les personnes ayant côtoyé Peter. Désormais, notre araignée s’adapte à de nouvelles habitudes, sans son meilleur pote, sans son amoureuse, sans sa tante.

Le long métrage de Destin Daniel Cretton est le meilleur effort de la quadrilogie. Sa mise en scène est remarquable (pensez à la poursuite entre Hulk et Spidey ou le combat contre La Main). Et son rythme ? Il est excellent. En d’autres, mots, les sauts dans le vide, les pirouettes du héros, les cascades n’ennuient jamais.

Néanmoins, l’œuvre n’est point réussie. Listons les points négatifs.

Peter Parker, qui es-tu ?

Derrière Spider-Man se cache un jeune homme. Peter Parker est une figure aux problèmes universels. Brand New Day ne compose pas d’univers dédié à l’homme derrière le masque. Qui sait si le perso incarné par Tom Holland étudie, bosse dur, est fonctionnaire, livreur de pizza ou nique le système ? Personne.

C’est dommage. Pourquoi ? L’occasion aurait été parfaite de renouer avec un perso plongé dans la photojournalisme. Dès lors, le protagoniste aurait pu échanger bon nombre d’interactions avec les New Yorkais. Car Superman, comme Spider-Man, sont proches du peuple. Julien est patron. Il gère Dragon Comics, une librairie liégeoise. Il nous détaille leurs similarités : « On les reconnait à leur personnalité toujours trop positive et gentille. Même si Spider-Man est légèrement plus terre à terre vu qu’il a des problèmes comme nous : payer son loyer, ne pas se faire virer, fréquenter ses amis et sa copine ».

La scène de l’hôpital, où parents et enfant encouragent Spidey, ne suffit pas pour comprendre le lien insécable entre lui et New York. Peter n’es ni ancré dans la réalité, ni dépourvu d’un vécu inintéressant. Le scénario n’offre pas d’épaisseur au personnage, voué à vaincre le crime tel un golem.

Aucune morale

« Les comic books sont des moralités interprétées par des personnages en collant coloré », catégorisait le dessinateur Joe Quesada. Comment lui donner tort ? Quand on est enfant ou ado, voir des œuvres aux morales fortes est pertinent. Elles permettent de s’accrocher aux valeurs, de se positionner au sein de la masse. Il ne s’agit pas de glorifier le manichéisme. Il s’agit d’applaudir quand un livre, un film ou un album est bien écrit.

Selon Julien, The Amazing Spider-Man scénarisé par Joseph Michael Straczynski est une série à lire. Peter y est adulte. Il se bat pour ses rêves ; il se bat pour tout le monde. Ce run partage la meilleure morale, d’après le libraire : combattre, même en subissant la peine et douleur, en n’oubliant pas le poids des responsabilités.

Destin Daniel Cretton, lui, attire mon œil ailleurs. Une phrase reste en mémoire. Elle est celle inscrite sur la tombe de tante May : « Quand tu aides quelqu’un, tu aides tout le monde ». Ces paroles sont merveilleuses.
En outre, ces termes symbolisent énormément la philosophie de Superman. Brand New Day aurait pu développer cet aspect, en long et en large… nan, le cinéaste préfère afficher un flashback pourri dans lequel May annonce à son neveu : « Tu es vraiment quelqu’un de spécial. […] Parfois, parce que tu es spécial, les gens peuvent te faire des choses sombres et monstrueuses ».

« Etre spécial » signifie tout et son contraire. Certes, il ne faut pas s’excuser d’exister. Puis, rien d’étonnant à être marginalisé, dès qu’on ne suit plus le troupeau de moutons.
Par contre, être spécial n’est pas toujours signe de bon augure. Des gens spéciaux représentent une menace. Pensons aux pervers narcissiques, obsédés sexuels, sectaires, sionistes… la liste est longue ! Consulter un psy, ou demander l’aide de ses proches, est un bien meilleur message pour la jeunesse. Toutes les opinions ne se valent pas, de fait, le racisme est un délit. Il en va de même pour les personnalités. Un militant n’est pas nécessairement sage. Une enseignante n’est pas nécessairement intelligente. Un policier n’est pas nécessairement héroïque.

L’enfant et son héros

Il existe plusieurs histoires originales concernant Spidey. Deux exemples assez extraordinaires : Superior Spider-Man (Doctor Octopus possède le corps de Peter) ou bien, Spider-Man Bleu (une lettre d’amour).

Citons une histoire courte, imaginée par Robert Stern : L’enfant qui collectionnait Spider-Man (1984). Découvrez ces pages du siècle dernier. Le Tisseur rend visite à Tim. Cet enfant suit de près les aventures de son héros masqué. En quelques cases, Stern définit les facultés surnaturelles et la sensibilité de son personnage, face à un gamin, à la fois admiratif et adorable.

Le final ne vous laissera pas de marbre. Certains défis sont impossibles à surmonter. Le lire est parfois salvateur.

Qu’en est-il de l’écriture de Brand New Day ? Peu sont les instants émouvants. Si l’enfant en moi fut emerveillé par les scènes bruyantes, il fut déçu par les séquences plus silencieuses.

brunoaleas – Illustrations ©John Romita Jr. & ©Ron Frenz

Publié le 4 septembre 2026

In Waves

Réalisé par Phuong Mai Nguyen, In Waves est un film d’animation dramatique sorti en 2026, adapté du célèbre roman graphique autobiographique d’AJ Dungo. Le film raconte l’histoire d’AJ et de Kristen. Ces deux adolescents tombent amoureux et partagent une passion pour le surf. Leur bonheur est cependant bouleversé lorsque Kristen est atteinte d’une grave maladie. Ensemble, ils affrontent cette épreuve avec courage, soutenus par leurs proches et par leur amour pour l’océan.

Ce qui fait la force d’In Waves, c’est sa capacité à traiter des thèmes difficiles avec beaucoup de délicatesse. Le film ne parle pas uniquement de la maladie, mais aussi de l’amour, du deuil, de la résilience et de l’importance des souvenirs. Il montre que, même dans les moments les plus douloureux, les liens humains peuvent apporter de la force et de l’espoir.

L’animation est particulièrement réussie. Les images sont douces, poétiques et riches en couleurs. Les scènes de surf sont magnifiques et symbolisent la liberté ainsi que les hauts et les bas de la vie.

Les personnages sont très attachants. AJ est un jeune homme discret et sensible, tandis que Kristen dégage une énergie et une joie de vivre communicatives. Leur relation paraît sincère et réaliste, ce qui permet au spectateur de s’identifier facilement à eux. Les personnages secondaires apportent également de la profondeur à l’histoire.

J’ai beaucoup apprécié ce film, car il transmet un message d’espoir, malgré la tristesse de certains événements. Il rappelle qu’il faut profiter des personnes que l’on aime et qu’il est possible de continuer à avancer, après une épreuve. Même si le rythme est parfois lent, cela permet de mieux ressentir les émotions des personnages.

In Waves est une œuvre sensible, émouvante et visuellement magnifique. Grâce à son histoire touchante, à son animation de grande qualité, aux thèmes universels qu’il aborde, ce film laisse une forte impression après le générique. Je le recommande à tous ceux qui apprécient les films d’animation destinés autant aux adolescents qu’aux adultes.

Soha

Publié le 12 août 2026

Backrooms

Clark suit une thérapie. Ce vendeur déprimé découvre un passage surnaturel, derrière un mur de son magasin. Il semble voyager vers un labyrinthe extra-dimensionnel. Le cauchemar démarre petit à petit.

Backrooms est réalisé par Kane Parsons. Le jeune homme débarque de YouTube. Ses images font rêver. Il appuie sur deux sensations : claustrophobie et incompréhension. C’est jouissif.
L’œuvre m’éjecte de ma zone de confort. D’ailleurs, cette année, je contemple aussi bien Backrooms au cinéma, comme Obsession chez ma sœur. D’habitude, je ne recherche pas les films d’horreur. Là, il faut être encore plus passionné afin de comprendre l’engouement autour de ces films. Quant à la réalisation de Parsons, elle provoque plusieurs questionnements, une fois son histoire terminée. Est-ce possible d’aider des personnes souffrant des douleurs que l’on ressent ? La curiosité est réellement un vilain défaut ? La solitude est si terrible à vivre ?

Bien sûr, je ne m’amuserai pas à répondre à chaque question. Une autre interrogation apparait encore plus pertinente ! Et si nous vivions déjà dans les backrooms ? Nous, impuissants, à l’image de Clark au début du récit. Puis, nous, dans le déni total, comme le protagoniste acceptant l’atrocité. Son labyrinthe ressemble vachement à notre société, où rien ne dure à cause de capitalistes sans foi, ni loi. De facto, en contemplant le long métrage, je me reconnecte à la triste réalité. Citons sa plus grande menace. Elle pèse sur nos têtes. Comment nier le réchauffement climatique ? Bref rappel de ses conséquences directes : la hausse de la température moyenne de la surface terrestre, la fonte généralisée des glaciers, l’élévation du niveau des mers, ainsi que l’intensification des phénomènes météorologiques extrêmes, telles que les canicules, sécheresses et fortes précipitations…

Malgré ces peurs actuelles, gardons espoir. Andreas Malm est auteur de Comment saboter une pipeline. Quand je me promenais dans une librairie, je tombe sur une de ses phrases. Elle est sacrément lucide : « La violence comporte des périls, mais le statu quo nous condamne ». Le militant suédois lutte dans un monde en feu. Pourquoi ? Les médias traditionnels, les milliardaires ou la droite se foutent de la santé de citoyens ! L’écrivain lutte donc contre le changement climatique. Il ne se voile pas la face.

Nous dressons nos campements de solutions durables. Nous manifestons, nous bloquons, nous adressons des listes de revendications à des ministres, nous nous enchaînons aux grilles, nous nous collons au bitume, nous manifestons à nouveau le lendemain. Nous sommes toujours parfaitement, impeccablement pacifiques. Nous sommes plus nombreux, incomparablement plus nombreux. Il y a maintenant un ton de désespoir dans nos voix ; nous parlons d’extinction et d’avenir annulé. Et pourtant, les affaires continuent tout à fait comme avant – business as usual. À quel moment nous déciderons-nous à passer au stade supérieur ?

Revenons à Backrooms. Il s’agit d’une excellente expérience. A l’instar d’Andreas Malm, Kane Parsons ne se limite pas à effrayer… il pousse à conscientiser les problèmes pour survivre.
De notre côté, la bataille culturelle face à l’extrême droite est un devoir. Le climat ne sera jamais leur préoccupation. Les fachos préfèrent haïr leurs prochains. Il faut s’informer et se baser sur plusieurs sources d’infos pour argumenter sérieusement, se confronter au réel, exprimer sa colère et réfléchir au sabotage pour secouer les nantis.

brunoaleas

Publié le 11 août 2026

Foot, cinéma & capitalisme

Kubrick utilise un long travelling latéral et arrive dans le grand rectangle. C’est trop lent, le ballon est récupéré par Hitchcock par un raccord dans l’axe, il fait une passe à Godard qui utilise un jumpcut pour se téléporter à l’autre bout du terrain. Il passe. Renoir lui crache dessus, aucune faute signalée. Duel contre Ozu, et c’est reparti. Ozu qui récupère le ballon avec son jeu bas. Il passe à Guy qui fait disparaître le ballon, qui réapparaît dans le rectangle adverse, dans les pieds de Hitchcock ! Hitchcock, va-t-il frapper ? Il feinte ! Il utilise le suspense pour perturber l’adversaire. Il passe à Bay qui fait une frappe explosive, poteau ! Et c’est récupéré par la défense. Welles tente un long dégagement, le ballon contre-plonge puis plonge. Méliès récupère le ballon et arrive dans le grand rectangle, il se dédouble et passe deux défenseurs. Le centre ! La tête d’Oshii ! Duel aérien, ça finit sur le crâne mou de Svankmajer. Mais c’est pas fini, le ballon est récupéré par Herzog qui n’avait rien à faire là. Il est enragé, il attrape le maillot de Coppola. Faute ! Faute très justement signalée par Hays, l’arbitre américain. Ça sera un coup franc.

Le football, au fond, a beaucoup de points communs avec le cinéma. Un match a une durée similaire à celle d’un long métrage (une heure trente). Le principe est d’éprouver une émotion collective et parfois conflictuelle, par le biais empathique de la projection dans la situation d’autrui. Le plaisir visuel se trouve dans les émotions fortes que procurent les mouvements rapides et violents (les courses, les batailles, les tirs).

Aussi, football et cinéma sont des situations médiatiques colossales, industries complètement starifiées, usant de la publicité et du placement de produit pour graisser les épinards. Son élaboration est coûteuse financièrement et écologiquement, mais reste une chaîne de spectacles incontournables dans la population globale.

Dans les années 20, une des premières personnalités de la télévision française, alors expérimentale, Ernest Chamon, disait déjà que le football allait être « le plus grand spectacle télévisuel ». Il ne s’est pas trompé, puisque de nos jours, la Coupe du monde de la FIFA, en particulier, est devenue un des rassemblements médiatiques les plus généraux de notre monde. Le match de poule entre le Japon et la Tunisie a rassemblé 30 millions de téléspectateurs sur l’archipel. Au Royaume-Uni, 14 millions de personnes regardaient le match en phase de poule contre la Croatie. Dans un chiffrage similaire, 25 millions de mexicains regardaient le match contre la Corée, et 30 millions pour Brésil-Haïti.

Pourtant, la Coupe masculine de la FIFA n’est pas sans controverses largement légitimes, surtout pour cette édition aux Etats-Unis. Des visas ont été refusés pour des raisons racistes, Trump a directement interféré dans le cours de la compétition avec l’annulation du carton rouge de Balogun, le prix des billets est absolument exorbitants, et impossible de s’y rendre quand on est supporter et qu’on habite dans un pays sur la liste rouge des US, ou qu’on est transgenre. Globalement, la Coupe du monde, avant d’être une compétition faite dans l’amour du sport, est une immense machine capitaliste, ici, au cœur même du grand Satan fasciste mondial que sont les Etats-Unis.

Cependant, si le boycott est une noblesse, l’amour du football ne doit pas être entaché par des questions de mépris de classe (le football est surtout populaire dans les classes prolétaires). Et si le football masculin est effectivement une entreprise très machiste et conservatrice qui doit laisser sa place à des alternatives, il n’est pas lieu de faire de la misandrie de bas étage sur la pseudo-masculinité intrinsèque du football : « le foot est un truc de mecs, donc un truc de débiles ».

Nous, cinéastes prolétaires, aimons le foot car c’est un lieu d’images saisissantes (parfois drôles). Sans oublier qu’il s’agit d’un rassemblement populaire puissant. Il relie une large part de la population par des émotions collectives. Mais en tant que gauchistes, nous devons en faire la critique, et elle doit être faite en profondeur.

Lou – Photo ©F. Coffrini, AFP

Publié le 4 août 2026

Les films sans critique

D’après Simple Bean, le nombre total de films sur terre dépasserait 600.000. Pour une durée moyenne d’une heure trente, ça équivaut à 102 ans de visionnage en continu. Si ce corpus est moins étendu que celui de la littérature ou de la musique, lae cinéphile aura tout de même de l’eau dans son moulin pour le restant de ses jours. Mais qui a le temps de regarder autant de films ?

Le visionnage de films, comme toute consommation culturelle, est défini en partie par des questions d’accès : social, économique, linguistique… nombre de cinéphiles qui vivent littéralement pour le cinéma n’ont pas le temps de regarder plusieurs films par semaine. Les prolétaires, eux, n’ont parfois pas le temps d’en regarder du tout, rejetés systématiquement par leur passion, ayant à peine assez de temps libre pour passer du temps avec leurs enfants, ou se consacrer aux tâches essentielles de la vie de tous les jours, en dehors de celle du travail.

D’autres ont le temps de regarder des films, mais n’ont pas le « temps de cerveau » pour. C’est le cas de certaines personnes dépressives qui ne peuvent fournir l’engagement émotionnel au visionnage d’un film, des personnes neurodivergentes qui ne peuvent efficacement se concentrer pendant de longues durées. Citons aussi les personnes ne parlant pas anglais. Elles doivent chercher plus longtemps sur la toile pour pirater leurs films en VF.

D’autres encore ont à la fois le temps et le « temps de cerveau », pour regarder des films mais préfèrent assouvir leur faim culturelle et leur soif de divertissement par des médias plus accessibles. La télévision, faite pour être regardée de façon continue, comporte plus de flexibilité de consommation qu’un film, dont l’expérience n’est assouvie qu’une fois regardé en entier. La musique peut être écoutée dans les transports en commun et en marchant, ce n’est pas le cas des films. Un livre est fait pour être lu chapitre par chapitre, et permet d’espacer les sessions de lecture pour tout de même profiter d’une expérience complète. Quant au film, il est construit comme un événement émotionnel reproductible mais profondément événementiel.

Les films qui arrivent jusqu’à nous sont telles les tortues de mer, millions à la naissance et clairsemées à l’âge adulte. Pour tant de films pensés, un millier sera écrit, une centaine seront tournés, une dizaine seront distribués, et un seul, de temps en temps, arrivera dans nos cinémas locaux. Pour une fois, intéressons-nous aux films sans critique, à ceux qu’on ne verra jamais, et posons-nous la question, comment trouver le film rare ?

Londres Après Minuit est un film de T. Browning (1927). Il est aujourd’hui perdu.

Faire une liste de films « relativement » rares et de qualité ne serait que peu utile. Il en existe déjà à foison sur le web, sur les bases de données critiques telles que Rotten Tomatoes ou AlloCiné, sur des plateformes plus participatives comme Letterbox, et jusque dans les plus terrés des tweets. Mais ces films, s’ils sont plus « rares » que le dernier Nolan, n’en restent pas moins connus. Parcourez ces listes et vous y verrez immanquablement des doublons.

Mais alors, comment trouver un film réellement rare ? Avec Internet, chiner est plus facile qu’autrefois. Des films obscurs s’y sont vus offrir une seconde vie médiatique. Cependant, la quantité des films disponibles sur Internet reste limitée par l’intérêt que portent les gens sur ceux-ci (catalogue limité des plateformes, torrent limité par le nombre de seeders, etc.), qui est lui-même défini par des composantes sociales. Pour trouver le film rare, la recherche doit se faire de proche en proche : dans les cinémathèques et médiathèques locales, dans les armoires des grand-parents… des méthodes analogues dans le numérique existent : les films rares peuvent être trouvés dans des archives, dans des sites de torrent instables, ou en extraits sur Youtube. Il suffit de chercher longtemps, et de savoir où le faire.

Cependant, l’élément central de cette question n’est non pas : « Comment trouver les films rares ? ». Mais : « Comment en entendre parler ? Comment faire entrer dans notre champ cognitif des films qui ne font discuter personne, qui n’apparaissent pas dans la pub, ni dans les livres ? ». Fondamentalement, ce paramètre ne dépend ni de notre curiosité, ni de notre sociabilité. Les films les plus rares n’existent nulle part, et l’information de leur existence n’arrive même pas jusqu’à nos oreilles. Pourtant, ces films sont couverts de la sueur de ses créateurices. Ils véhiculent une part tout aussi importante de découverte d’une réalité que n’importe quel film Hollywoodien.

En réalité, ce dont nos sociétés ont besoin pour accéder aux films rares, c’est une décentralisation géographique et sociale de la production et de la distribution. Comment avoir accès à des contenus réellement variés, si la plupart des films qui font un grand nombre d’entrées sont des blockbusters réalisés par les mêmes personnes ? Pour accéder à tous les films, il faut déstarifier le cinéma, horizontaliser sa production, et accorder beaucoup d’importance à l’archive. Car qui sait quand un film résonnera avec le futur ?

Dans tous les cas, continuons de chercher le film rare. En zappant, en scrollant ou en allant au cinéma.

Lou – Gravure ©Jean-François Rauzier

Publié le 20 juillet 2026

Salut ! C’est le réparateur !

Le porno, c’est rigolo. C’est aussi kiffant et ça peut aussi être dangereux. Mais, surtout, c’est un art audiovisuel en soi, jouant des mouvements, des raccords, des lumières et des sons pour générer des émotions, dans un format qui a évolué au cours du temps et dans une histoire qui fait partie de la culture populaire. Quand on voit du porno (ou quelque chose qui l’évoque), alors qu’on ne s’y attend pas, on peut-être outré.e (à raison), dérouté.e, où simplement hilare.
Depuis des décennies, la pornographie est un sujet de parodie assez récurrent dans les médias, où on s’y attend, mais seulement un petit peu : les comédies pour adultes, les séries télévisées animées, telles que Rick & Morty ou Les Griffin, et surtout, dans des médias plus populaires comme les vidéos Youtube, les memes et le livestreaming. La parodie de porno, en particulier la parodie de scènes populaires de porno, est extrêmement efficace en comédie car elle permet de condenser dans une situation simple, plusieurs principes comiques :

• la caricature (exagération des traits ridicules d’une situation connue)

• la référence (à une situation intime gênante dans une situation collective)

• l’analogie (« regarde mon gros outil »)

Une question devient alors évidente. D’où vient le truc du réparateur, si présent dans les parodies de porno ? Sans doute du fait que ce soit un sous-genre entier de porn assez ancien, basé sur un contact sexuel entre inconnus dans une situation commune, basée, probablement, sur une certaine division genrée des espaces : la femme est dans l’espace domestique (et a besoin d’un service), l’homme s’y introduit, depuis sa situation professionnelle (c’est un réparateur).

Si on peut y voir l’appel à une situation d’anxiété chez certains hommes (la peur qu’un autre homme s’introduise dans l’espace domestique de son épouse), ce qu’il y a a voir ici est surtout une métaphore des tendances hétéronormatives du sexe : l’homme expert entre dans l’espace intime d’une femme, usant de ses « outils » pour réparer quelque chose, et repart sans nulle autre responsabilité. Ce type de scène permet une structure narrative claire, complète et concise (le réparateur entre, l’acte sexuel survient, le réparateur s’en va). C’est, une fois qu’on dégage les couches de sens, un éminent exemple des rapports sexistes et hétéronormatifs de la pornographie mainstream classique. Le porno, c’est rigolo, mais c’est aussi très sérieux. En tant qu’objet consommé massivement et faisant partie de nos espaces culturels larges, il doit être réfléchi profondément lors de son élaboration et de son analyse. Il prend naturellement une position idéologique quant aux rapports de genre, au rapport d’une société donnée au sexe, et permet de mettre en lumière, avec une certaine sincérité, les tendances plus insondables de nos sociétés humaines. Lorsque le porno est l’objet d’une parodie, ces tendances et caractéristiques sont exacerbées et permet de façon plus évidente de déceler la vision qu’une société donnée a de la pornographie, et du sexe en général.

Lou

Publié le 11 juin 2026

Manifeste pour le piratage et l’art universel

Vive le piratage, à bas ses effets. Les artistes devraient être payé.e.s un salaire fixe pour leur contribution essentielle à la société, et ne pas dépendre du sponsoring, des mécènes, ou de dons occasionnels. Tout film devrait pouvoir être piraté sans conséquences pour l’artiste ou lae consommateurice. L’artiste façonne les lunettes avec lesquelles nous comprenons le monde, jamais iel ne devrait être valet de l’économie, jamais l’art ne devrait être un produit comme l’est un sandwich au fromage (sauf si on considère celui-ci comme de l’art), l’art devrait être public et universel.

Vive le piratage ! Sans lui, des générations entières de cinéphiles des classes populaires n’auraient pu accéder à certains de leurs films préférés. Les films qui ne passent plus en salle, les films qu’on ne peut trouver qu’en DVD qu’avec la chance d’un chercheur d’or, les films qui viennent de l’autre bout du monde, n’auraient pu arriver jusqu’à nous sans les pirates, leurs baies, vaisseaux et canons.

Je refuse de ne consommer que la purée qu’on m’enfonce dans la gorge, le cinéma-pain de mie sans saveur et reproductible à l’infini, produit de suites interminables, remplis d’acteurices-masques et de machineries complexes. Ce cinéma de la plateforme en ligne, de la continuité, j’admire la sueur sur le front de ses créateurices, mais pas la création elle-même.

Laissez Star Wars tranquille. De grâce, lâchez les pis de cette pauvre vache, il n’en sort plus que du sang. Laissez-la gambader et mourir en paix.

J’aimerais donner mon argent à ce petit réalisateur belge, si je l’avais. J’aimerais être mécène de tout l’art du monde, mais mon portefeuille est vide et mes yeux sont fatigués. J’aimerais que le blockbuster américain, si riche de son héritage, se libère du capitalisme fascisant, gangréné aux IA dans lequel son pays natal pourrit.

J’aimerais qu’il continue de se réinventer, qu’il ose de nouvelles histoires. J’aimerais un cinéma stupide et vulgaire, mais respectueux et universel, qui ne capitaliserait ni sur la haine, ni sur la nostalgie, et qui toucherait sous la ceinture et sous le chapeau, que tout le monde peut faire, mais que personne n’oublie.

J’aimerais un cinéma où les producteurs seraient des entremetteurs, des organisateurs et un appui. Le producteur qui ne pense qu’à son sou, sa frite-mayonnaise et ses grosses couilles, je le hais. C’est le vecteur entre le capitalisme pourrissant et l’expression la plus pure d’une vision du monde. Ces deux choses ne peuvent coexister.

Lou
Bannière ©Mr. Robot
Musique de In Rainbows

Publié le 6 mai 2026

The Strangers

Le film The Strangers (titre original : The Wailing) de Na Hong-jin est souvent considéré comme un des sommets du cinéma d’horreur coréen contemporain, mais ce n’est pas un film facile à appréhender, et c’est justement ce qui fait sa force… et parfois sa limite. un thriller horrifique sud-coréen. Ce thriller nous plonge dans le village isolé de Goksung. Une série de meurtres sauvages et une maladie mystérieuse éclatent à l’arrivée d’un vieil étranger japonais. Un policier local, Jong-Goo, enquête sur l’affaire surnaturelle. Pendant ce temps, sa fille est infectée.

Au croisé des chemins

D’abord, ce qui frappe, c’est son mélange des genres. Le film commence presque comme une comédie policière un peu absurde, avec un protagoniste maladroit et des situations presque burlesques. Puis, progressivement, il bascule vers une horreur de plus en plus sombre, mêlant folklore coréen, possession démoniaque et paranoïa. Cette évolution est maîtrisée, mais elle peut aussi désorienter, certains spectateurs trouvent le ton trop instable.

L’un des points les plus réussis, c’est l’atmosphère. Na Hong-jin installe une tension lente, presque poisseuse. La campagne coréenne devient un espace inquiétant, où le mal semble diffus et insaisissable. Contrairement à beaucoup de films d’horreur, le film ne donne pas de réponses claires : il joue sur l’ambiguïté, notamment autour du personnage de l’étranger japonais. Cette incertitude constante alimente une vraie angoisse intellectuelle.

Le thème central tourne autour de la foi, du doute et de la manipulation. Le film met en conflit différentes croyances (chamanisme, christianisme, superstition), sans jamais trancher. Cette complexité est fascinante, mais peut aussi frustrer. La narration devient volontairement opaque, et la fin laisse beaucoup d’interprétations ouvertes. Certains y verront une richesse symbolique, d’autres un excès de confusion.

Le beau repoussant

Côté mise en scène, c’est très solide. La photographie est superbe, avec un usage marquant de la pluie, de la nuit et des espaces naturels. Les scènes de rituel chamanique sont particulièrement intenses, presque hypnotiques, et comptent parmi les moments les plus mémorables du film.

Un film clivant

En revanche, le film souffre parfois de sa longueur (plus de 2h30). Certaines séquences auraient pu être resserrées sans nuire à l’ensemble. De plus, le personnage principal, bien que réaliste, peut agacer par sa passivité et ses décisions irrationnelles, même si cela sert le propos sur la peur et la confusion humaine.

C’est un film qui récompense la réflexion et les revisites, mais qui demande un certain engagement. Si tu cherches une horreur claire et directe, il peut frustrer ; si tu aimes les récits ambigus et symboliques, il est remarquable.

Un personnage inconscient ?

Dans The Strangers, le personnage principal (le policier Jong-goo) prend plusieurs décisions discutables, mais l’exemple le plus frappant arrive vers la fin.

À un moment crucial, il est mis face à deux avertissements contradictoires : d’un côté, la jeune femme mystérieuse lui demande de ne pas rentrer chez lui avant le chant du coq, sous peine de condamner sa famille ; de l’autre, la peur pour sa fille le pousse à agir immédiatement. Malgré l’avertissement très clair (et le fait qu’il a déjà été témoin d’événements surnaturels), il choisit de céder à la panique et rentre précipitamment. Ce choix est irrationnel à plusieurs niveaux.

Il ignore une règle explicite dans un contexte où les règles “irrationnelles” semblent pourtant fonctionner. Il agit sous l’émotion pure, sans recul, alors qu’il a déjà vu que la situation dépasse la logique ordinaire. Il ne vérifie pas la fiabilité des différentes sources d’information, ce qui est pourtant crucial dans un récit basé sur la manipulation.

Mais c’est justement ce qui rend le personnage crédible. Na Hong-jin montre quelqu’un qui ne comprend pas ce qui lui arrive et qui réagit comme beaucoup le feraient : avec peur, confusion, et instinct de protection immédiat.

Et surtout, cette décision a un poids tragique énorme. Elle illustre parfaitement le thème central du film : le doute peut être fatal, quand on ne sait plus à qui faire confiance.

Fortuné Beya Kabala

Publié le 17 avril 2026

C’mon C’mon

Il n’existe aucun manuel apprenant à être de bons parents. C’mon C’mon illustre cette évidence. Le nouveau film de Mike Mills se déroule aux 4 coins des Etats-Unis. Joaquin Phoenix interprète Johnny, un aimable journaliste. Ce personnage part enregistrer des voix juvéniles. Quel est l’objectif ? Questionner son public sur la vie, leur avenir et pays.

Quant à sa situation familiale, elle n’est pas idyllique. Sa sœur se sépare de son fils Jesse et lui laisse la garde. Elle doit régler ses problèmes, sans heurter la sensibilité de Jesse. De là naît une superbe complicité entre le neveu et son oncle. 

C’mon C’mon dépeint le visage de la jeunesse américaine. Elle affiche plusieurs couleurs. Elle ne pose pas un regard uniforme sur la société. A l’heure où nos canaux d’informations deviennent trop nombreux, les adolescents de l’œuvre développent un esprit critique, sans perdre l’innocence et la beauté de leurs propos. Nous avons besoin de les entendre, à l’ère de l’infobésité !

L’infobésité constitue l’un des plus grands problèmes à résoudre par les organisations pour les 10 prochaines années. L’information affiche désormais son côté obscur. Le danger majeur de l’infobésité ? La non-qualité de l’information. L’information est fondamentale.
Notre liberté, notre capacité d’action, dépendent de sa véracité. Or, la logique de surinformation revient à la sous-information ou à la mal-information. La « junk food » a trouvé son pendant avec la « junk information ».

Caroline Sauvajol-Rialland

Jesse, lui, ne souhaite pas être interrogé par Johnny. Il tourne le micro vers son oncle. Il change la donne. A cet instant, les spectateurs saisissent la magie de leur relation. L’un comme l’autre sublime un quotidien parfois difficile à supporter. Leurs échanges rappellent un fait indubitable : la dure réalité peut traumatiser aussi bien un enfant qu’un adulte.

Bref, laissons la parole aux jeunes générations. Ils bâtiront le monde de demain. Qu’ils deviennent parents selon leurs expériences, et non celles d’autrui.

brunoaleas

Publié le 15 avril 2026

Deux mots sur Spielberg / Les Dents de la Mer

Les films de Steven Spielberg, est-ce possible de les critiquer, en deux mots ? Oui. Le réalisateur embrouille peu. Ses récits sont fascinants et accessibles. Après les focus sur Bo Burnham, Tim Burton et Spider-Man, place au Roi du Divertissement !

Montrer. Ne pas raconter. Deux règles absolument primordiales pour filmer l’horreur. Steven Spielberg n’a même pas 30 ans et réussit l’exploit de respecter cette philosophie à la lettre ! Les Dents de la Mer sort en 1975. Le cinéaste nous habitue alors à vivre le quotidien de citoyens, situés près d’une plage. Juste avant l’été, les habitants de la station balnéaire d’Amity sont en émoi. Ils découvrent, sur le littoral, le corps atrocement mutilé d’une vacancière. Martin Brody, le chef de la police, est persuadé que la jeune fille a été victime d’un requin. Soudain, il décide d’interdire l’accès des plages mais se heurte à l’hostilité du maire, uniquement intéressé par l’afflux des touristes.

Au niveau technique, chaque plan est inspirant. Dès le début, nos yeux plongent vers une course ensablée, centrée sur deux personnages. Les jeunots sont sobrement éclairés par un Soleil d’un autre monde, entre jour et nuit. Quelle lumière mémorable ! De fait, la scène d’ouverture est excellente. Bill Butler, directeur de la photographie, lègue un travail honorable.
Sans oublier la suite de ces scènes ! Elles synthétisent le film. Le silence, puis, la peur. Chrissie se baigne en pleine mer. On entend ses mains et pieds frapper contre l’eau. Tout à coup, quelques notes composées par John Williams tend nos muscles. L’angoisse est directement perçue par nos oreilles, mais aussi à l’image. Chrissie est face à l’inconnu, près de la créature, une menace carnivore… les cris saturés de la nageuse viennent clore l’expérience infernale. Cette séquence est inoubliable !

Sur le fond, le premier grand succès commercial de Stevie, m’attire beaucoup moins. Trois protagonistes se chargent de chasser la bête : Hooper, Brody et Quint. Ils sont imaginés comme étant une masculinité hollywoodienne ridiculisée, selon le journaliste Ian Nathan (Steven Spielberg. La Filmographie du Réalisateur Culte, 2024). D’où le caractère grotesque du second et dernier acte du film, où une aventure sanguinaire définit le destin des trois hommes. Ces derniers ne sont pas charismatiques. Ils sont tout de même fascinants. Car le long métrage demeure un divertissement assez cynique.

Les Dents de la Mer est plus qu’un film sur un requin. Le requin, c’est la menace face à laquelle une ville ne se montre pas à la hauteur. C’est un film sur la fragilité humaine.

I. Nathan (S. Spielberg. La Filmographie du Réalisateur Culte)

brunoaleas

Publié le 13 avril 2026

Tick, Tick… Boom !

Tick, Tick… Boom ! est une comédie musicale réalisée par Lin-Manuel Miranda, inspirée de la vie du compositeur Jonathan Larson, connu notamment pour Rent. Le film suit Jonathan, un jeune artiste new-yorkais à l’approche de ses 30 ans, partagé entre ses ambitions créatives, ses relations personnelles et l’angoisse de voir le temps lui filer entre les doigts. Alors qu’il travaille sur une comédie musicale censée être son grand succès, il doit faire face à ses doutes, à la pression sociale et à la peur de ne jamais accomplir ses rêves.

J’ai vraiment beaucoup apprécié ce film. Miranda est bien évidemment très connu pour sa comédie musicale à succès Hamilton et il n’a plus de preuve à faire comme auteur. Mais ici, c’est un tout nouveau défi pour lui. Adapter un monologue rock semi-autobiographique d’une éminence de la comédie musicale ne devait pas être simple ! Et pourtant, la mise en scène est excellente. On n’a jamais l’impression que l’action s’arrête. De vraies résolutions émergent au fil des chansons, qui font avancer le récit de manière naturelle.

Andrew Garfield est remarquable dans son interprétation de cet optimisme désespéré. Il parvient à transmettre toute l’envie de Jonathan, mais aussi son stress et sa détresse. Sa performance vocale est également impressionnante, notamment sur les morceaux les plus rock.

J’apprécie particulièrement les comédies musicales parce qu’elles sont visuellement et émotionnellement riches. Ça chante, ça danse, et cela permet de ressentir plus intensément les émotions des personnages. Dans les films classiques, certains choix peuvent paraître absurdes, mais dans une comédie musicale, les personnages expriment leurs émotions en chanson. Même si leurs décisions sont irrationnelles, elles deviennent compréhensibles, et on leur pardonne plus facilement.

Par exemple, dans Dear Evan Hansen, une autre comédie musicale bien connue, la prémisse peut sembler tirée par les cheveux. Il s’agit de l’histoire d’un jeune homme qui ment à propos de son amitié avec un garçon qui s’est suicidé. Il sait que son mensonge est moralement répréhensible, mais il en retire une forme de reconnaissance qui améliore drastiquement son quotidien. Dans un film classique, on pourrait le voir comme profondément égoïste. Il l’est en partie, mais comme il exprime ses choix de manière très émotive en chanson, on comprend mieux ce qui le pousse à agir ainsi. On retrouve ce même mécanisme dans Tick, Tick… Boom !. Jonathan est loin d’être parfait. Son ambition met à mal toutes ses relations. Il blesse également les personnes qui l’entourent pour un projet incertain, presque fantasque. Cependant, à travers ses chansons, ses ressentis, ses envies, ses doutes, ses peurs, mais aussi sa détermination et son amour profond pour son art, tout devient limpide.

Quant au thème principal, il est universel et profondément sincère. C’est cette sensation de manquer de temps à l’approche d’une nouvelle décennie. Beaucoup de gens connaissent cette angoisse. Changer de décennie, c’est dire adieu à une période de sa vie que l’on ne retrouvera jamais. Jonathan dit adieu à sa vingtaine et ressent une urgence intense, celle de réussir avant qu’il ne soit trop tard, avant de ne plus être considéré comme un jeune artiste.

Ce thème est encore plus poignant avec le recul. Jonathan Larson, mort à 36 ans, exprimait déjà cette peur du temps qui file, sans savoir à quel point elle était réelle pour lui. Sans cette pression, aurait-il créé son chef-d’œuvre ? Peut-être, peut-être pas. Mais comme il le dit si bien dans la chanson « Why », il n’aurait pas pu vivre autrement.

L’histoire de Jonathan Larson est l’une des plus inspirantes pour les artistes. J’ai été profondément touché par son parcours et état d’esprit. La tragédie liée à sa disparition est bouleversante, même si on comprend qu’il a vécu sa vie pleinement, à sa manière. Finalement, la poursuite du succès était déjà une fin en soi.

Au fond, nous aspirons tous à vivre selon nos désirs et à poursuivre nos rêves. Le secret réside peut-être dans le fait d’aimer la poursuite du rêve autant que le rêve lui-même. Ainsi, le temps investi en vaut toujours la peine, quel que soit le résultat.

Pierre Reynders

Publié le 7 avril 2026

Le Seigneur des Anneaux : la longue histoire de la fantasy

Né en 1938 en Palestine, Ralph Bakshi est un réalisateur opérant au Etats-Unis. Dans les années 60, il poursuit une quête à contre-courant de l’époque : faire de l’animation à destination des adultes, avec un focus particulier sur le genre de la fantasy. En 1977, il réalise Wizards, film singulier, mélangeant fantastique et post-apo, très original pour l’époque.

Adapter la trilogie de romans du célèbre JRR Tolkien est un projet ancien du réalisateur. Cette idée a fini par rencontrer le financement de Paul Saenz, à la United artists, firme fondée par Chaplin dans la volonté d’accorder plus de pouvoirs aux auteurs, qui dispose alors des droits du Seigneur des Anneaux. Bakshi engage un scénariste passionné par le genre, Peter S. Beagle. Ce dernier est, à l’époque, un auteur de fantasy renommé, auteur de La dernière licorne.

A en croire les commentaires Letterbox, Le Seigneur des Anneaux (1978) est globalement mal aimé, critiqué, sûrement en comparaison avec les films de Peter Jackson. Or, il faut remettre la fantasy dans son contexte. Avant que celle-ci ne devienne une source de merchandising et qu’elle ne soit légitimée par le public, c’était un genre mal aimé, considéré comme enfantin, voire un peu ridicule.

Pourtant, la fantasy et le fantastique sont des genres vieux comme le monde. Ils existent depuis qu’on se raconte des histoires, depuis l’époque où la terre était inconnue et où on croyait qu’au-delà des frontières vivaient des créatures magiques. Basée sur le principe de la légende et du mythe, la fantasy s’inspire de récits mythologiques. Les créatures qui peuplent ces mondes sont ceux du bestiaire païen, en particulier germanique et celtique. Ces êtres sont ceux du petit peuple (gnomes, nains, gobelins), d’autres sont des elfes, orcs, dragons, sorciers, fées, etc.

Le paganisme et sa mythologie ont été longtemps décrédibilisés en Europe, car profanes par rapport au christianisme. Avec la Renaissance, on explore le monde entier.
D’abord, on commence à choisir la science et le progrès comme valeurs fondamentales. Ensuite, on voit peu à peu se populariser, au dix-neuvième siècle, la science-fiction. Ce genre utilise le même principe que la fantasy, mais dans l’époque moderne où les découvertes se font avec un téléscope. Ainsi, on a remplacé les licornes des forêts par les aliens de Mars. Pendant ce temps, les gnomes, magiciens et fées ont survécu dans l’ombre et attendu leur grand retour, à travers la fiction.

Au début de l’histoire du cinéma, les fééries de Georges Méliès, Alice Guy ou Secondo de Shomon, étaient très populaires et avaient de nombreux points communs avec la fantasy moderne : bestiaire varié, magiciens, aventures dans d’autres mondes. Ce genre disparaîtra rapidement et Méliès finira sa carrière en vendant des jouets dans la gare Montparnasse (1925-1930). Rien à voir avec la success-story du réalisateur néo-zélandais barbu, avec son bataillon d’ordinateurs et sa cavalerie de techniciens.

Si la fantasy a du succès aujourd’hui, celui-ci est à mettre en lien avec lente montée en popularité des Livres dont vous êtes le héros, des comics, des jeux de rôle type Donjons et Dragons, qui ont évolué dans la culture populaire, durant le vingtième siècle. 

Lorsqu’on cherche à adapter ces récits à l’écran, l’animation est un terrain fertile. Il est généralement plus efficace à l’image, dans une certaine mesure, de dessiner un dragon mille fois que d’en construire un. On peut alors s’affranchir des lois de notre monde, montrer des gens qui volent, des sorts qui repoussent les ennemis, des boules de feu, des mondes parallèles, des portails et autres objets magiques.

Difficile de ne pas mettre dos à dos le film de Jackson et celui de 78.

L’histoire suit là aussi le destin de l’Anneau forgé par Sauron, servant à dominer les hommes, les elfes et les nains. L’objet tombe soudainement dans les mains de Frodon, paisible hobbit. Ce n’est qu’une question de temps avant que les sinistres Cavaliers Noirs, les Servants de l’Anneau, retrouvent sa trace. Les deux long métrages n’ont cependant pas du tout la même vibe : les deux sont épiques dans leur récit, mais là où le film le plus récent se veut un grand blockbuster technique, son prédécesseur est expérimental, moins codifié, et surtout, il se prend moins au sérieux. 

Les films des années 2000 s’inscrivent dans une histoire technique particulière : celle du numérique. A cette période, de nombreux réalisateurs utilisent les nouveaux outils de modelling et de motion capture pour faire de grands spectacles hollywoodiens. Ces techniques finissent de donner ses lettres de noblesse à la SF et à la fantasy. A la même époque que Le Seigneur des Anneaux de Jackson, sort la prélogie Star Wars, fonctionnant sur le même principe : pléthore de personnages étranges animés numériquement, dont l’aspect visuel est déjà vieillissant, vingt ans plus tard.

Le film de 78, lui, arrive dans une époque où la fantasy est illégitime, de même que le cinéma d’animation. En résulte que le film n’est pas une machine de guerre technique, au profit de la création d’un monde cohérent et photoréaliste, mais une expérience sensorielle, mélangeant les techniques, voulant parler à une petite foule d’adeptes déjà convaincus.

Une technique utilisée, la rotoscopie, est singulière et crée des effets visuels étranges. Son principe est simple : on filme un personnage, on dessine par-dessus chaque photogramme du film, jusqu’à avoir un dessin animé. Fonctionnant sur le contraire du principe de base de l’animation, elle utilise la réalité comme matériau de base pour imiter le dessin animé. Cette technique, inventée par Max Fleisher, il y a plus de cent ans, est assez peu utilisée, car elle laisse une impression bizarre. 

Le film de 1978 utilise un mélange harmonieux, quasiment mystique de rotoscopie et d’animation classique. Par moments, il est difficile de savoir ce qui est dessiné, ce qui est filmé. On a vraiment l’impression de faire un gros trip. C’est un film parfait à regarder, sous les couvertures, avec un vin chaud-amaretto, un petit joint, où assommé.e par le sommeil. Devant ce film, on a vraiment l’impression d’avoir la fièvre, de se réveiller d’une anesthésie ou d’être tombé.e sur la tête. Il nous transporte dans un autre monde, et c’est ça tout l’intérêt de la fantasy.

« Faire rêver » ne se fait pas qu’avec le bestiaire, le récit ou l’appel à l’aventure. Le rêve peut émerger des couleurs, des formes, des sons ou des musiques irréelles. La forme même peut nous amener autre part, dans un monde impossible, régi par des règles différentes. C’est là que le film de 78 est une victoire totale, dans l’intention même de la fantasy.

Lou

Publié le 17 mars 2026