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Gipi Interview

Gipi est un auteur atypique. En 2006, il fut d’ailleurs primé au Festival d’Angoulême. Ses histoires sont le reflet de sa personne. L’humour et la poésie transpirent de ses planches. Surtout à la lecture de sa nouvelle bande dessinée : Barbarone. L’œuvre présente une aventure spatiale. Naïveté et cynisme sont au rendez-vous. Découvrez la mentalité d’un artiste italien suivant ses propres codes.

Gipi Barbarone


Avant de se pencher sur Barbarone, je souhaitais t’annoncer que notre équipe critique des bandes dessinées japonaises. Lis-tu un manga qui est d’une grande aide dans ton travail quotidien ?

Ecoute, je riais avant d’entendre ta question car je pense qu’il n’y a pas de personne moins adaptée que moi pour y répondre. Je n’ai jamais lu de manga. Jamais. Non pas que j’en sois contraire mais en général, je lis très peu les bandes dessinées. Presque rien. Les mangas sont probablement arrivés en Italie, quand j’étais déjà trop vieux pour en vouer une passion. Parfois, j’en feuillette car j’aime les solutions dessinées par certains auteurs.

Des BD t’attirent quand même pour plusieurs raisons.

De prime abord, je suis sûrement attiré par le style de dessin. Puis, en 3 minutes, fin, même pas en 3 minutes… je sais si j’ai envie d’en découvrir davantage, en 40 secondes. J’examine l’écriture des personnages et celle des dialogues pour savoir s’il en vaut la peine de gaspiller son temps, face à telle ou telle lecture.

Quand je lis, j’adore être surpris. J’ai lu pas mal de BD et je recherche cet auteur prêt à proposer un nouveau récit, à illustrer des dessins inédits. Désires-tu les mêmes sensations ?

Je cherche une absolue authenticité entre l’auteur et ce qu’il raconte. Les trames surprenantes ne m’intéressent pas. Je regarde si la personne écrivant, racontant, dessinant est honnête avec elle-même et par conséquent, avec le lecteur. Ça peut sembler étrange, mais d’expérience, je peux le comprendre très vite.

Parlons de Barbarone. C’est une bande dessinée complétement folle. Chaque personnage de cette aventure spatiale incarne un caractère qui t’appartient. Gogo pour le narcissisme. Pozza di Piscio pour le cynisme. Quant à Barbarone, il est la personnification de l’enthousiasme. Il veut découvrir de nouvelles créatures, de nouvelles planètes, en respectant chaque être vivant sur son parcours. En fin de compte, et même s’il s’agit du premier volume d’une trilogie, Barbarone n’est-elle pas ton œuvre la plus optimiste ?

Oui, c’est mon œuvre la plus allègre, assurément. Celle où j’ai pu le plus jouer. Je suis vraiment revenu à la BD divertissante dont j’étais passionné durant ma jeunesse. Je ne sais pour quel motif quand je concevais des livres, je réalisais des histoires sombres. Ces mêmes motifs étaient un peu tristes. Barbarone naît toujours pour une triste raison vu la dure période vécue avant sa parution. La réaction qui en résulte fut sûrement plus joyeuse. Donc, j’aime beaucoup ce livre, ses personnages.
C’est mon œuvre la plus autobiographique. (rire) Même si j’ai sorti des livres directement plus autobiographiques en apparence, et même si je n’ai jamais voyagé dans l’espace. Barbarone est bien le plus autobiographique.

Était-il plus thérapeutique d’écrire une œuvre comme Barbarone, plutôt qu’une autre comme La Terre des Fils ? 

Oui. Imaginer Barbarone était vraiment curatif. La bonne humeur de ses pages était très précieuse à ce moment de ma vie. La Terre des Fils est un livre complètement différent. Les racines de cette histoire découlent du passé de ma famille, chose qu’on ne peut pas deviner en la lisant car cela concerne ma vie privée. Même pour ses motivations, cette œuvre est bien plus différente. A cette époque, j’avais besoin de publier une histoire où je n’y étais pas moi-même, sans ma voix narrative. C’était une importante période de rupture.
Barbarone… c’est un jeu. Son récit est bien plus similaire à ce que je suis dans la vie de tous les jours. Je m’assimile à ces personnages, cette approche plus joueuse au sujet de l’existence.

Pour Barbarone, tu utilises un papier déjà aperçu sur La Terre des Fils. Pour ce qui est des traits du dessin, j’aimerais comprendre quelle est la plus grande difficulté quand on dessine tout à la main et au Bic.

Tu n’as pas accès au Control Z. Il faut rester concentré. Sincèrement, j’aime travailler de cette manière. J’aime l’idée de risquer de ruiner une page, au lieu de toujours avoir une voie électronique pour fuir.
Il y a bel et bien une vraie difficulté quant à la conception de Barbarone. Cette bande dessinée ne présente pas de vignettes. Ses planches n’ont pas de vignettes divisant les actions à des moments précis. Dès lors, créer des pages devient difficile. Il faut que le flux de bulles de lecture soit juste, sans l’aide des vignettes. J’ai vraiment fait en sorte que l’on puisse tout comprendre à la lecture. Et ce, même si tu sautes des dialogues par erreur. Ce système était complexe à mettre au point. C’était un défi.
L’autre challenge était d’illustrer un personnage à l’intérieur d’un autre. A savoir, Pozza di Piscio s’exprimant après avoir été bu par Gogo. Là, c’était vraiment confus. (rire)

As-tu laissé Barbarone entre les mains d’un enfant pour voir sa réaction ?

Oui. Il est préférable que l’enfant ne soit pas trop jeune, au vu de l’énorme quantité de jurons. Les enfants de mes amis s’amusaient beaucoup à le lire. On me racontait que les expressions de Gogo sont mêmes entrées dans certains lexiques familiaux. Ce sont des phrases qu’ils répètent et qui les font rire. C’est aussi arrivé à la sortie de Aldobrando, un livre imaginé avec Luigi Critone. Là aussi, les enfants reprenaient les passages vulgaires car on sait qu’ils rient facilement avec les gros mots. (rire) Ca me plaisait beaucoup.

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Le jeune Aldobrando et l’aventureux Barbarone ont des points en commun, non ? Ils font preuve d’innocence à diverses situations.

Tout à fait. Quand je crée des héros, ils portent un regard d’enfant sur le monde. Aldobrando suit un parcours et Barbarone se dirige vers un autre. Ce dernier est bien plus stupide. Il dégage aussi un côté obscur. On peut l’observer au premier volume, quand il s’énerve sur une minuscule créature.

Portes-tu aussi un regard d’enfant sur le monde ? Trouver la joie dans les petits riens de la vie. Préserver l’innocence.

Je suis Barbarone quand je rencontre quelqu’un. Immédiatement, j’ai envie de devenir de son ami. Je désire être une personne correcte, généreuse, bonne. Souvent, je me fais arnaquer. (rire) Il est bon de vivre ainsi. Je pense qu’il vaut mieux se faire tromper plutôt que d’être détaché, distant ou méfiant, dès qu’on rencontre des gens. Il faut avoir les mains ouvertes lorsqu’on vit, et ne pas garder les poings fermés. C’est vrai, à poings fermés, tu te défends. Sauf qu’une fois les mains ouvertes, n’importe qui peut te laisser quelque chose d’inattendu. Mais c’est plus risqué.

Une fois ton ouvrage terminé, pourquoi avoir choisi Rulez pour l’éditer ?

J’avais très peur de Barbarone. Par le passé, j’avais déjà exploité l’humorisme avec parcimonie. Cependant, je n’avais jamais fait de livre entièrement comique. J’étais effrayé. J’avais l’impression de suivre une voie incohérente, déviant de mon parcours artistique. Suivre Rulez, c’était la voie la plus juste car la plus différente. Je suis en très bon rapport avec Coconino Press. Je ferai d’autres livres avec ces éditeurs. Je leur ai vraiment dit que je me prenais une vacance. Barbarone est un livre différent à traiter différemment. Tout va bien. Coconino soutient le travail confié à ma femme. Elle dirige Rulez. L’idée était de faire un livre à la maison. Le contrôler sous tous ses aspects, dans sa distribution, etc. C’était aussi une expérience. Cette collaboration fait que je n’ai pas le droit de mentir vu que ma femme est à mes côtés (rire). Le travail joue également un rôle important dans ma journée. Puis, c’est beau de contempler le soin apporté par Chiara Palmieri (ndr : épouse de Gipi). C’est un soin à la fois maniaque et incroyable. Je n’ai jamais vu ça.

Revenons un instant sur la thématique de l’optimisme. J’aimerais rebondir sur une de tes anciennes déclarations. Soit, tu y répondras en 30 secondes, soit en 30 jours… Gipi, Dieu te hait encore ?

(rire) S’il existe, il ne hait personne, en théorie. Donc, je ne crois pas qu’il me haïsse. Malheureusement, je ne crois pas en Dieu. Je fais de tout pour y croire. Je vis comme s’il existait. Je vis comme si les enseignements chrétiens étaient réels. Je lis la Bible. C’est juste que je ne crois pas au personnage principal (rire). Ça me rappelle une très belle blague de Woody Allen. Il déclarait : « Bon, la Bible est une histoire prodigieuse. Dommage que son protagoniste ne soit pas crédible ».

Tu n’as pas peur de vivre une grande fable.

No, no. Ça dépend de ce que tu entends par « grande fable ».

Une fable niant la dure réalité.

Non. Selon moi, le devoir des êtres humains est d’affronter les dures réalités sous toutes leurs formes et aspects. Nous vivons un temps où l’on envisage une illusion de protection pour les jeunes générations. Comme si la société pouvait les préserver du mal. Ceci me semble très cruel vis-à-vis des jeunes. J’ai toujours pensé que la vie était quelque chose de dure. Quand tu es jeune, elle peut ne pas  le sembler. Mais quand tu commences à vieillir, tu comprends qu’elle peut être très douloureuse. Se construire pour l’affronter, c’est aussi la tâche des plus jeunes… mais c’est cool de le faire. (rire) Ca, c’est le plus important.

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Interview menée par brunoaleas
Illustration bannière ©Daniele Caluri

Publié le 25 février 2023

Lomepal au Palais 12

Quand je débarque au Palais 12, je ressens une soif de curiosité. Lomepal s’entoure de musiciens pour présenter Mauvais Ordre. Est-ce vraiment suffisant pour se déplacer jusqu’à la capitale ? Bien sûr. Voyons si le fan des Strokes défend un rap enrichissant et mélodieux.
Une fois serré comme une sardine, je l’attends impatiemment. L’attente est trop longue et Limsa n’arrange rien. Ce dernier assure la première partie. Rien ne va. Trois jeunes filles gueulent ses paroles de merde. L’artiste vanne maladroitement :
Bruxelles ! Montrez que vous êtes chauds ! On n’est pas à Charleroi ici. Cerise sur le gâteau, le rappeur prévient un comparse-producteur qu’un morceau démarre sur une fausse note… s’ensuit un malaise assez pénible. Le public n’en peut plus. La tension est palpable.

Passée cette pseudo-écoute (Limsa, mon cerveau fut totalement débranché), voici de premières sensations fortes : des notes de pianos retentissent brillamment, des lumières s’activent de toute part, plusieurs hommes arrivent enfin un par un ! Lomepal, vêtu de blanc, apparaît charismatique. L’air sérieux, il entonne ‘Auburn’. Morceaux rock assumé. Le titre est toujours aussi entêtant. La guitare et le synthé m’emportent vers un électrisant western. Le Parisien ouvre le bal comme il se doit !

aurolom

Il enchaîne les chansons du nouvel opus, en reflétant une belle assurance. Le sourire aux lèvres. Les mains pointant son public. Il invite à lâcher prise.
Lomepal domine la scène. Mieux encore ! Le rappeur maîtrise son chant. Sa voix ne fait jamais défaut. Là où ‘Crystal’ sonne comme le piège parfait pour celles et ceux à la voix trop mielleuse, son interprète gère et communique son énergie ! La salle boit ses paroles.

Les morceaux plus méchants ne sont point délaissés. ‘Lucy’ et ‘Pommade’ font tourner les têtes. Il fait de plus en plus chaud. Lomepal est inépuisable. Un atout majeur pour ce trentenaire à la cheville foulée. Seuls bémols : ‘Maladie moderne’ couplé à ‘Pour de faux’. Est-ce le véritable ventre mou du concert ? Assurément.
Mais le show est si jouissif qu’il est impossible d’en être dégoûté.

D’ailleurs, saluons le travail des techniciens. La scénographie est minimaliste au vu des néons accrochés aux structures métalliques. Les lumières n’ont rien de psychédéliques. Ces points rendent l’évènement mémorable. Le concert ne provoque pas une crise d’épilepsie. Ce concert est visuellement propre et sobre. Le spectacle est également intense. ‘Decrescendo’ est joué lors du rappel. Ambiance électrique à fond les ballons. Pression sonore fascinante. Lomepal réinterprète le morceau. Comme pour ‘Etna’, il incarne une figure théâtrale. Couleurs et écrans se mêlent pour ensuite se fermer devant l’artiste. Ainsi se conclue sa performance. Un adieu digne d’une pièce tragique. Lomepal s’en va sous de longs applaudissements. A force de travailler, d’écouter les Beatles, de croire en la musique, il façonne une foutue perle.

brunoaleas – Photos ©Elo Fenty & ©Aurore.m

Publié le 23 février 2023

LA DURE A CUIRE #77

Post Nebbia – Entropia Padrepio

Secrètement, je n’apprécie plus vraiment des groupes tels que Temples. La recette rock psychédélique fut pompée à maintes reprises, en Europe et ailleurs. Quand soudain arrive Post Nebbia ! Le temps de changer d’avis…

LotuS

J’aime beaucoup les mélodies de voix de LotuS.
Il me fait penser à Trent Reznor de Nine Inch Nails et comme j’en suis fan, ça m’interpelle directement !
-Pasquale Caruana, ingénieur du son de LotuS

Cottrell

Nous avons maintenant une vraie section rythmique. Elle permet de s’aventurer dans des terrains plus propices, tant au niveau humain que musical. Evidemment, ce n’est pas très correct de le formuler comme ça par rapport aux précédents membres de Cottrell, mais c’est la réalité. Comme les astres sont mieux alignés au niveau musical et humain, tout devient plus facile pour la composition et l’interprétation.
Pour le reste, on ne se pose plus trop de questions. Ce sont les morceaux qui nous entraînent vers telle ou telle voie. Et puis on se demande : on garde ou pas.
Pour l’enregistrement des deux nouveaux morceaux, nous avons pris une direction moins « prise live » en studio. Elle est plus qualitative dans l’approche, par rapport au doublage des guitares, à l’enregistrement tour à tour.
-Benjamin Delgrange, chanteur/guitariste de Cottrell

DRAMA – Votre playlist Spotify

Publié le 21 février 2023

Tirailleurs : le récit d’une vie

Le 4 janvier dernier sort dans les salles Tirailleurs, produit entre autres par Omar Sy et réalisé par Mathieu Vadepied. Mon attention se porte initialement sur ce film, car d’aussi loin que je me souvienne, je n’avais jamais entendu parler d’un film sur la vie des tirailleurs sénégalais. Concernant les tirailleurs, il est d’emblée important de préciser un point historique : tous les tirailleurs ne venaient pas du Sénégal. Les tirailleurs sont assimilés à ce pays car les premiers tirailleurs enrôlés venaient précisément du Sénégal.

D’un point de vue général, le film est assez beau et les décorations nous font réellement voyager entre la France et le Sénégal.

Tirailleurs de Mathieu Vadepied

Un titre trompeur et polysémique

Le titre choisi est intéressant à plusieurs égards. Selon moi, l’emploie du pluriel permet de souligner le fait que l’identité des tirailleurs était multiple. Dans le film, cette diversité de nationalité est illustrée par le fait que plusieurs langues sont parlées par les soldats africains. La scène de l’arrivé de Bakary Diallo (Omar Sy) au front, nous permet de nous rendre compte que Bakary ne sait pas communiquer avec ses compagnons d’infortune car il parle peul (langue d’Afrique de l’Ouest) mais pas les autres.

Ensuite, une fois de plus, ce choix nous renseigne également sur le fait que l’histoire ne va pas se focaliser uniquement sur une seule personne. Tout au long du film, nous suivons l’évolution de Bakary mais également celui de Thierno (Alassane Diong).

Enfin, avec un tel titre, il est normal que le spectateur s’attende à voir un récit sur la vie des tirailleurs. Or, dès les premières minutes du film, le réalisateur nous fait comprendre que le sujet ne sera pas l’histoire de ces Africains enrôlés de force mais, celui d’un père et d’un fils loin de leurs terres. Ainsi, le titre anglais Father and Soldier est plus fidèle au scénario du film.

Est-ce qu’un enfant tue des hommes ?

Durant le film, nous contemplons l’évolution de la relation entre Thierno et Bakary. Au début, l’histoire se base sur le point de vue de Bakary. Néanmoins, plus Thierno s’éloigne de son père, plus l’histoire se focalise sur lui. Cet éloignement atteint son point culminant, lorsque Thierno répond Est-ce qu’un enfant tue des hommes ? à la phrase Tu n’es qu’un enfant de son père. A ce moment précis, l’attention n’est plus portée sur le père. Nos yeux sont rivés sur son fils.

La scène de la tentative d’évasion du camp illustre parfaitement la fin de l’influence de Bakary sur Thierno. En effet, après une brève altercation, Bakary pense avoir convaincu Thierno de le suivre dans son plan. Cependant, ce dernier va très vite déchanter quand il s’apercevra que son fils, profitant de la situation, décide de rester.

Un film presque parfait

L’œuvre coche malheureusement des points négatifs. Certaines scènes peuvent paraître trop longues et sans intérêts pour l’intrigue. Certains personnages manquent de profondeur. C’est particulièrement le cas pour le Lieutenant Chambreau (Jonas Bloquet). Ce perso est très important quant à l’évolution de la psychologie de Thierno. Néanmoins, ses apparitions dans le film sont très peu convaincantes. Pour les spectateurs, il passe pour un personnage secondaire.

Tirailleurs est un bon film racontant la vie d’un père, tirailleur sénégalais, et de son fils durant la guerre. Le réalisateur décide de reléguer la guerre en second plan. Il se concentre sur ceux qui sont entrainés dans ce conflit contre leur volonté. Ainsi, ce film n’est pas un film sur la guerre, ni sur les tirailleurs sénégalais, mais le récit d’une vie.

Fortuné Beya Kabala

Publié le 19 février 2023

Molière serait-il rouge de honte ?

Quand j’allume la radio, mon ouïe suinte le sang. A qui la faute ? Aux artistes francophones ne racontant plus rien d’intéressant. J’avais déjà détruit Roméo Elvis et ses messages vides et dispensables. Désormais, citons quelques merveilles artistiques. Rassure-toi Molière, il existe encore de vrais paroliers.

Anat Moshkovski & Shuzin

Anat Moshkovski questionne sa monade. L’Israélienne écrit une lettre d’amour à l’unité et essence de son esprit profond. C’est beau, simple et entêtant.

Ma jolie monade. Tu changes l’histoire de ma vie. Tu sais, je sens. Tu colles les nuages. Parfois j’oublie que je t’aime…

Tim Dup

Tim Dup sort son quatrième album cette année. Les Immortelles empoignent des sujets qui concernent tout un chacun : l’état climatique, la fatale mortalité et l’introspection pure.
« Si je m’écoutais vraiment » apparaît comme son morceau le plus ludique. Le chanteur liste ses envies premières, ses puissants désirs. Il invite à réfléchir sur nos actes… me rappelant ma détestation pour les effets de mode !

Si je m’écoutais vraiment. Je ferais tomber les clés. Déserterais la ville.
J’irais perdre mon temps. Au profit de l’exil.

Bleu Reine

Le clip de « Comme un seul homme » fut tourné dans les ruines d’un prieuré, à la forêt de Compiègne. En termes de sonorités, Bleu Reine joue un folk à la fois calme et angoissant. Une vive impression frappe mon esprit. La chanteuse semble sacraliser une sainte paix pour tous les peuples. Ce message devient un hymne.

On se rendra comme un seul homme. On changera la donne.

Pomme

Pomme réunit deux ambiances. Noirceur et innocence. Voici deux sujets qu’elle met en image via le clip de « jardin ». On y a aperçoit des enfants dont l’apparence fait écho à l’univers de Tim Burton. A quoi s’ajoute la patte de la musicienne. La douceur et le phrasé de Pomme rendent sa musique super accessible.

Pourquoi j’y pense encore ? Y a quoi de mieux avant ? À part les rires en farandole. À part l’été qui me console. Qu’est-ce qui me manque tant ? Pourquoi j’y pense encore autant ? Y a quoi de mieux avant ?

Disiz

Le rap véhicule souvent des vérités. Quand les bien-pensants croient savoir tout sur tout, au sujet de l’insécurité des banlieues, l’immigration de masse, les médias traditionnels, arrivent alors Nekfeu, Damso et Disiz pour remettre les pendules à l’heure.
Ce dernier livre « Extra-Lucide », en 2012. Le texte parle de l’artiste, de son rapport à l’art. Aujourd’hui, méditer sur ses sages paroles n’est point futile.

Depuis gosse, je m’ennuie, dans la rue, à l’école. Pourtant, y’a plein d’pistes, mais jamais ça décolle. Pour ça qu’je déconne, pour ça qu’je décode. Ce monde crypté qui rend fou, qui rend folle. Cherche le signal, les cœurs en paraboles sont parasités car à hauteur d’homme. Grandi en cité, Banlieusard-Gentilhomme. Ils avaient tracé mon destin, j’ai trouvé la gomme.

brunoaleas – texte & photo

Publié le 17 février 2023

Insomniaques

Dormir le jour et rester debout la nuit. Quelle plus poétique façon de fuir la réalité ?
La nuit lorsque nous allons dormir, c’est un peu comme si on prenait un raccourci jusqu’au lendemain. Mais… si on désire que le matin n’arrive jamais, autant ne pas dormir. Puis, confronté à la brulure de la lumière du soleil, on s’endort, priant que le temps s’efface avec nous. Je voudrai que tout s’arrête.

Insomniaques est un manga d’une rare douceur. Classé dans les seinen, probablement à cause de son ton mature et poétique, il raconte pourtant l’histoire très simple d’une paire de camarades de lycées tombant lentement amoureux l’un de l’autre.

Ganta Nakami est insomniaque. Il ne se souvient plus depuis quand mais pas moyen de s’endormir la nuit. Il passe donc ses journées de classes à somnoler et ses pauses à trouver un endroit où se coucher. C’est dans une vieille salle d’astronomie abandonnée qu’il trouvera le calme et la paix, mais aussi qu’il rencontrera Isaki Magari. Isaki est une fille de la même année que lui, optimiste et enjouée qui se trouve être insomniaque, tout comme Ganta. Sympathisant rapidement de par leur affliction commune, ils devront monter à deux un club d’astronomie afin de sauvegarder ce havre de paix qu’est l’observatoire ou ils se retrouvent à chaque occasion. C’est ainsi qu’ils apprennent lentement à se connaitre et à rejoindre leurs univers nocturnes de solitude.

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Nous passerons la totalité du temps alloué de ce récit à voir ces personnages attachants se construire un monde. L’infinité de la nuit est propice à la romance, à la poésie. L’isolation et le calme donnent l’opportunité à nos protagonistes d’êtres seuls au monde et de raconter une histoire d’amour aussi légère qu’un nuage et d’une intimité aussi profonde qu’un ciel étoilé. Ganta va voir sa vie changer quand cette nouvelle raison de rester éveillé va transformer son tourment personnel en fantastique intérêt : pour alimenter les activités du club, il découvrira la photographie du ciel nocturne et de la fille qu’il aime.

Peu de mangas possèdent un découpage aussi étendu. Chaque dessin laisse à l’autre l’occasion de respirer. Une impression de douce brise et de sérénité se dégage des pages au simple feuillettement. La taille des cases est impressionnante. L’auteur n’a aucun scrupule à utiliser une demi-page entière pour une simple expression. Puisque nous suivons la plupart du temps la perspective de Ganta, nous observons de très nombreux plans contemplatifs de Magari, au fil des pages. Les détails, mais aussi la simplicité des points de focus centrés sur notre demoiselle, transmettent sans mot dire la tendresse du regard porté et l’amour profond partagé par nos héros. Couplez cela à de nombreuses représentations époustouflantes de la nature sauvage et bien sûr, du sacro-saint firmament, gardien de leurs histoires, nous avons là un manga splendide.

Un anime est prévu pour 2023. J’en attends beaucoup de la trame musicale. Elle pourrait apporter énormément de personnalité et de sensibilité à cette œuvre déjà si belle.

Pierre Reynders

Publié le 12 février 2023

LA DURE A CUIRE #76

TH da Freak – Coyote

Plus le temps passe, plus Thoineau Palis semble sacraliser Dame Nature à 200%. L’impression est ressentie à la vue de ses clips, sur son projet bordelais TH da Freak. La vidéo de Killing Bleach rappelle ce penchant grungesque.
Je l’encourage à continuer, tant rivières et forêts sont sources de paix.

Iggy Pop – Every Loser

Iggy Pop a beau vieillir, ses morceaux sont toujours aussi intéressants. L’artiste ne recherche pas la complexité. Sur Strung Out Johnny, sa voix fait le taff et la mélodie s’écoute sans ennui !

Cosse – It Turns Pale

Il reste quelques jours avant la sortie officiel du nouvel opus de Cosse, It Turns Pale. Le groupe s’était enfermé aux Pays-Bas pour pondre cet album aux compositions atypiques et addictives. Vous en saurez davantage en mars. Récemment, Nils Bö, chanteur de la bande, me partageait ses sages paroles ! Pour l’instant, écoutons Easy Things. Il est temps de lâcher prise.

DRAMA – Votre playlist Spotify

Publié le 7 février 2023

L’étendard d’UssaR

Pensiez-vous vraiment en terminer avec mon discours sur l’amour ? Le thème est de nouveau sous vos yeux, tant il semble de plus en plus nécessaire d’écouter des paroles amoureuses. Ca ne vient pas de moi. Certains artistes honorent encore la chanson française. UssaR dévoile son intimité via sa voix grave, sa délicatesse au piano. L’artiste confirme l’arrivée de son nouvel album, début janvier. Découvrons son univers à la fois sincère et accrocheur.

Le ton est donné lorsque le titre ‘6 milliards’ arrive à nos oreilles. UssaR ne cache pas une fatalité propre au sentiment amoureux. Plus on aime, plus on prend des risques. Lesquels ? Vivre une rupture, le manque viscéral, les maladroits désaccords, le chantage affectif, et j’en passe !
Le chanteur est comparable aux romantiques du XIXe siècle.

L’amour romantique est une maladie de l’âme car la passion qui l’anime résonne avec souffrance. Véritable aliénation, la passion reste cependant préférable à toute forme de compromis pour les romantiques. -La conférencière Catherine de Laborderie

N’imaginez pas les morceaux du jeune francophone comme ultra déprimants. L’écriture du parolier est très accrocheuse. La sève artistique d’Alain Souchon, ou de Michel Berger, expose la beauté des petits rien de la vie. UssaR le comprend. Que sa passion continue de l’enflammer !

J’aimerais seulement m’endormir. Ma tête sur ta robe noire. Comme un enfant dans un sourire. Quand lève le vent, notre étendard. -UssaR

brunoaleas – Photo ©Jeanne Lula Chauveau

Publié le 5 février 2023

LA DURE A CUIRE #75

Horsegirl – Versions of Modern Performance

Petit rattrapage 2022. Grâce à la chaine Tangerine, j’ai pu jeter mes oreilles sur les trois Américaines, Horsegirl. Leurs voix s’emmêlent avec brio. Les guitares saturent juste ce qu’il faut, rendant les mélodies accessibles à tout le monde. Horsegirl séduit tant par son chant blasé, que par son jeu simple et efficace.

Mademoiselle K – Mademoiselle K

L’album éponyme de Mademoiselle K transmet le sourire. L’artiste s’inspire de thèmes plutôt universels : solitude, confinement, sexualité. Même si elles semblent sombres, ces thématiques traduisent une poésie décomplexée et admirable.

Grandma’s Ashes – This Too Shall Pass

Grandma’s Ashes livre via Aside une mélodie entêtante. Le refrain se fait désirer. La voix vogue entre accalmie et rage. Il ne manque plus qu’au trio féminin de virer opéra rock, façon Muse… soit je délire, soit la bande pourrait s’y coller parfaitement !

DRAMA – Votre playlist Spotify

Publié le 1 février 2023

L’Amour est le Message

Haïr est plus facile qu’aimer. Des mots que prononceraient les grands révoltés. Une pensée que brandirait les rejetés. Nulle envie de jouer les prêtres du dimanche… rappelons juste une idée. Certains décérébrés préfèrent nous voir ignorants et soumis, plutôt que cultivés ou curieux.

Chaque année, je vis le mois de janvier comme une période mélancolique. Le 7 janvier symbolise l’anniversaire de la personne que j’aimais le plus au monde. Mais pas que. La date rappelle un tragique évènement : l’attentat contre Charlie Hebdo.
Quel est le rapport entre Je Crie C’est La Musique et le journal français ?! Charlie Hebdo pratique la satyre depuis 1970. Vous méfiez-vous des médias dits traditionnels ? Je vous conseille la lecture de Charlie, porté par des caricaturistes. Une fois mes yeux posés sur l’hebdomadaire, ma joie est instantanée. JCCLM se veut aussi pointu, réfléchi, culotté. Parfois, nous souhaitons nous éloigner des affaires politiques. Mais tout est politique. Détruire une œuvre est un acte politique. S’affranchir de la politique est une démarche politique.

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Dessiner encore – Coco

Un désaccord est une affaire politisée… nous le constations en 2015. Une page se tourne à tout jamais. Les frères Kouachi entrent dans les locaux du journal et assassinent 12 personnes. A l’époque, j’étais adolescent. Je ne connaissais rien de l’hebdo. Aujourd’hui, plus je pense à cette tragédie, plus j’en suis choqué. La dessinatrice Coco, rescapée de la fusillade, témoigne à cœur ouvert dans un numéro du Vif (avril 2021).

Cet attentat est une charge, qui pèse sur notre insouciance, mais il aurait tué l’insouciance dans n’importe quelle rédaction, dans n’importe quelle équipe.

Je ne veux pas être pessimiste. Je n’imagine pas Charlie Hebdo à feu et à sang. Nous pouvons contrer cette avancée des haineux. La rage ne l’emportera pas. Je désire ouvrir l’année via cet article rempli d’espoir. L’espoir de ne plus s’attaquer à l’art. Le désir de réfléchir collectivement, sans imaginer un massacre. Un tel 7 janvier ne doit plus advenir. La France était en deuil, tout comme celles et ceux qui souhaitent lire et rire… Charlie Hebdo illustre avant tout des dessins. Il faudrait arrêter de le confondre avec un tract malveillant. Ne soyons pas responsables de barbaries, au nom d’une croyance. Nos convictions doivent être ébranlées. Qu’y a-t-il à gagner, lorsqu’on impose une et une seule vision de la réalité ?

Au oui, mais vous l’avez un peu cherché, avec vos dessins que l’on nous oppose, je réponds qu’au Bataclan, il n’y avait pas de dessinateurs, dans le métro de Bruxelles non plus, à la basilique de Nice non plus. -Coco

brunoaleas – texte & photo

Publié le 29 janvier 2023

LES MEILLEURS CLIPS 2022

Les membres de votre webzine préféré font une pause. Avant de relancer la machine, il fallait partager certaines merveilles. A savoir, les meilleurs clips de l’An passé ! 50 vidéos furent choisies. On y retrouve entre autres Eosine, Idles, Arctic Monkeys, Onha, Kendrick Lamar, The Smile, Mademoiselle K, Pomme, The Black Angels, Alice Martin et leur grande créativité.
Animation, acteurs réels, art abstrait, tout y passe ! Que vos yeux s’enchantent.

DRAMA
Illustration ©Lunatic

Publié le 14 janvier 2023

Marjorie Goffart Interview

Dernièrement, 3 Kurdes sont tués par balle à Paris. L’acte barbare est impensable. Une question se vaut après avoir eu vent de la situation : « Comment découvrir les difficultés quotidiennes des minorités ? ». Les photographes jouent un rôle important pour mieux comprendre les sociétés. La liégeoise Marjorie Goffart ne cache pas son envie de militer via son art.

marjo three

Tu milites en prenant des photos. A quel moment as-tu choisi cette voie ?

Je suis fille d’immigré. Ma maman est belge et mon papa vient du Nord de l’Inde. Je ne suis pas très connectée à la culture indienne. Il y a toujours eu une remise en question très forte en moi. Peut-être que c’est dû au fait que j’ai grandi à Droixhe (ndr : quartier de Liège), un endroit très multiculturel où se vit le racisme. Bref, tout le monde est un peu dans sa communauté et moi j’avais envie de questionner ça. Je me positionne où là-dedans ? Je voulais dénoncer le racisme et m’identifier en tant que militante. Donc, j’ai commencé à pointer ce que je souhaitais dénoncer, mais pas directement à travers la photo. Au départ, je ne savais pas trop où aller. Puis, j’ai réalisé des études de photographies. Mon travail de fin d’étude portait sur l’occupation Ebola, qui est désormais la voix des sans-papiers à Bruxelles. En gros, je travaillais sur l’invisibilisation des personnes qui participent quand même à l’économie du pays. Les personnes qui quittent leur pays et qui n’ont pas leurs papiers après 10 ou 15 ans sur une autre terre, sont beaucoup plus exposées aux injustices. J’ai commencé par là. Prendre des photos sur ces thématiques devenait une évidence. M’immerger dans la vie des gens, puis le montrer en photos. Aujourd’hui, je me dis encore que je pars de zéro et que les gens photographiés sont plus riches que moi au niveau émotionnel. Il y a un tas de choses à apprendre.
Par après, j’ai travaillé dans la presse et me suis engagée dans le féminisme. L’activité photo m’a vraiment aidé à confirmer mon envie de creuser les thèmes de l’immigration, d’identité individuelle, de collectivité et de m’engager dans un collectif comme Et ta sœur ?.

Par le passé, une personne sans-papiers t’interrogeait sur ta pratique. Elle déclarait : « OK. Tu prends des photos. Et puis quoi ? ». Cette remarque est assez fascinante. Tu as sûrement envie de changer le monde.

Je crois que ce serait prétentieux d’annoncer vouloir changer le monde avec mes images. Je pense que c’est un outil qui y contribue. Je pense qu’il y a plein de choses qui, une fois assemblées à certaines valeurs, passent vers une première étape importante : la prise de conscience. Après ce premier pas, c’est intéressant de voir si tu es sensible à tel ou tel sujet.
Par exemple, avec Et ta sœur ?, on peut dénoncer autant qu’on veut, il faut savoir se faire entendre. Mais il faut aussi savoir se faire écouter. C’est extraordinaire de faire des actions de rue, mais si on ne nous voit pas, c’est problématique. Qu’est-ce qui va changer si les politiciens ne se bougent pas ? Ce sont de nouvelles lois qui vont vraiment changer les choses. La prise en charge de victimes de violences sexuelles et sexistes est mieux gérée. Les choses bougent par-là, en termes de prise de conscience et de législation. Ces changements ne se font pas tout seul.
Je crois que j’ai besoin d’un témoignage de ce que je vis en images, en sachant prendre de la distance, comme j’ai pu le faire suite à un voyage en Inde.

Prépare-toi à philosopher. Quelques acteurs trouvent leur identité en jouant divers rôles. Ressens-tu les mêmes sensations en photographiant ?

J’apprends à me connaître grâce à la perception que les autres ont de moi. C’est une bonne ou mauvaise chose, je ne sais pas… il faut un peu mixer. Mais quand je me vois faire des ateliers photos, j’ai un stress énorme. C’est drôle car on m’informe toujours que ça ne se voit pas. Je me suis rendue compte que j’étais une personne anxieuse en travaillant, lors de mes rapports sociaux. La photographie implique les rapports sociaux. La prise de vue, enclencher ton appareil photo, j’ai l’impression que parfois que ce n’est qu’un dixième du travail. J’explore tout le côté relationnel lié à l’art de la photographie. C’est là-dedans que j’explore vraiment ce que je suis, mes failles et comment réagir aux fragilités des gens en face de moi. Dès lors, je me suis rendue compte que j’étais une boule d’éponge. C’est un travail de valeurs, un exercice technique. Il faut être sur tous les fronts. Ça m’épuisait. Le travail m’a donc aidé à mieux comprendre mon tempérament. Quand je vois la Marjo d’il y a quelques années, l’étudiante prête à faire des reportages de guerre, ça me fait bien rire. Je suis parfois en PLS devant des femmes qui ont vécu des violences conjugales. C’est utile d’être à l’écoute de soi, sans trop s’auto-centrer. Parfois, il ne faut pas hésiter à se mettre de côté pour laisser la place aux autres, tout en gérant les prises de parole. Que chaque femme de mes ateliers puisse s’approprier sa photo. De base, la photographe, c’est moi, mais les idées viennent d’elles.

Rajastan

Merci de livrer tant de pensées intimes. Maintenant, j’aimerais citer le journaliste Ryszard Kapuscinski. Il était connu pour ses travaux sur le monde oriental. Selon lui, pour effectuer un bon reportage, il faut être un homme bon. Lors de mes études de journalisme, les professeurs n’insistaient pas sur ce point. Préfères-tu garder tes distances ou montrer de l’empathie, pendant une situation tendue ?

Autant y aller à fond, hein (rire). Il y a de plus en plus d’histoires humaines derrière mes photos. Ça me booste énormément. Lors de mes voyages, je peux ressentir à la fois de l’excitation et de la peur. Au Kirghizistan, j’ai vécu une agression sexiste. J’étais assez sonnée parce que je n’avais pas une image négative de ce pays. J’étais sidérée quand j’avais failli me faire embrasser par un guide. Je ne bougeais plus. Je lui refusais son envie plusieurs fois. J’avais plein de photos de ce gars. Au début, le contact passait bien. Survient le problème du patriarcat. Vu que je lui souriais, il s’est cru tout permis. Il y a un problème de considération dans le monde entier. Nous ne sommes pas épargnées en Belgique. Le patriarcat a plein de formes différentes.
Ça m’a mis du temps de publier une photo de lui sur mon compte Instagram. Je voulais jouer la carte de l’honnêteté. Je voulais jouer sur le côté vendeur du réseau social. Il y a souvent un aspect vendeur qui se dégage des photos Insta. Cela me rappelle la signification de « Kalopsia », une chanson de Queens of the Stone Age. Le groupe décrit le concept de voir les choses plus belles qu’elles ne le sont en réalité. Je trouve qu’on vit à fond là-dedans. Et avec la photographie, on peut très vite y basculer. Même si ce cas d’agression au Kirghizistan semble isolé, je voulais raconter mon histoire. Je souhaitais voir les réactions des gens. Autant être honnête et y aller à fond. Autant illustrer ses expériences. Tu peux laisser les spectateurs interpréter les messages de tes photos. C’est ce qui fait la beauté de l’art et qui participe à ses libertés. Pour mon cas, sans son contexte, il était impossible de deviner qu’à travers le portrait de mon guide, se cachait un potentiel violeur. Je ne désirais pas avoir peur de me livrer. C’est aussi ça que m’a apporté mon vécu de militante, le fait d’assumer que ma vie intime est politique. Je remarquais aussi que la photo sert aussi à croire les victimes.

Laissons libre cours à ton imagination. Durant le confinement, j’ai écrit ma première nouvelle. Le Dernier Cliché met en scène un photographe. Il excelle dans sa profession. Il arrête le temps pour photographier de magnifiques paysages. Si tu possédais ce pouvoir, quel endroit serait à immortaliser ?

Aaah, fameuse question. Il triche ton personnage. C’est un sacré tricheur (rire). Alors, si je pouvais arrêter le temps… je réfléchis… (silence)
Je ne choisirais pas cette option. A mon avis, je passerais à côté de plein de trucs. J’aurais peut-être la sensation de tricher. Il n’y aurait plus cette tension face aux personnes. La dimension humaine de la photo n’y serait plus. C’est un moment hyper fragile. En secondaire, j’avais déjà un coup de cœur sur les reportages. J’imaginais traverser la Turquie pour rencontrer des Peshmergas luttant pour les libertés kurdes. Ce type de voyage me fait toujours vibrer à mort. Si je pouvais fantasmer mon arrivée sur ces lieux, ce serait pour être dans le feu de l’action… mais le feu de l’action, c’est quoi ? Être dans la guerre ? Nous ne sommes ni des cowboys, ni des cowgirls. Si j’arrêtais le temps, je vivrais un problème d’intégrité. D’où l’idée de cette triche… est-ce qu’il va chez le psy ton personnage ?

Il devrait… mais c’est pour ça que je l’aime bien !

Allons en thérapie, c’est super ! (rire)
C’est terrible de rater le moment parfait pour capturer une photo. Mais ça fait partie du deal. C’est comme ça qu’on apprend de ses échecs. Avoir trop de maîtrises sur tout, c’est impossible. S’imaginer qu’il y a un bon moment pour une prise photo, c’est utopique. C’est à toi de te plier. Ce n’est pas à toi de décider. Je t’avoue cela, mais peut-être que dans deux heures, je changerais d’avis (rire). La sensation de triche serait trop présente en moi. Comme je suis une pro pour culpabiliser pour rien, c’est bon quoi. Non merci, pas de super pouvoir. (rire)

marjo two

Interview menée par brunoaleas
Photos ©Marjorie Goffart

Publié le 27 décembre 2022