Interview

Fabien Vehlmann Interview Part 2

Les mangas attirent les plus jeunes. Et les bédés franco-belges ? En 2006, Fabien Vehlmann obtient un prix au festival d’Angoulême pour Seuls. On y suit Dodji, Terry, Leïla et d’autres enfants, au sein d’une ville sans adultes. L’auteur décrit sa BD, un succès réunissant des millions de lecteurs !

Parfois, les fans n’ont pas toujours envie d’être surpris par une approche pacifiste. On a rarement l’occasion d’aborder le pacifisme. Heureusement, il existe des exceptions. Je pense au manga Shaman King, où le personnage principal dialogue avec l’ennemi, au lieu de le combattre. Le concept est pertinent à l’heure actuelle. Plusieurs conflits éclatent à quelques kilomètres. On observe la montée des extrêmes, en Europe. Lire une œuvre pacifique adressée aux jeunes est vraiment intéressant. Voici une perspective différente.

Oui, et je pense même que c’est nécessaire. Je partage complètement des craintes par rapport à l’analyse actuelle des choses, surtout concernant la montée des extrêmes. Bien sûr, nous n’avons pas tous la même perspective.
Lors de dédicaces, je rencontre des personnes moins inquiètes que moi quant à la montée de l’extrême droite, en France. Est-ce que cela signifie qu’ils sont d’extrême droite ? Pas nécessairement. Mais ces idées les choquent moins que celles de l’extrême gauche. Et je leur réponds souvent qu’il est beaucoup moins probable que l’extrême gauche arrive au pouvoir que l’extrême droite, qui semble de plus en plus proche de le faire.
Laisser l’extrême droite accéder au pouvoir n’est jamais anodin, même si elle se présente de manière plus civilisée, à l’image d’une Giorgia Meloni, en Italie. Je tiens à préciser que je combats les idées d’extrême droite, pas les individus. Certaines personnes défendant ces idées peuvent être très intelligentes et intéressantes, même si nous n’avons pas la même analyse des choses. Parfois, il y a aussi des personnes vraiment dangereuses derrière ces idées.
Pour moi, Seuls, à sa modeste échelle, tente de participer à une réflexion : comment continuer à dialoguer, malgré tout, entre des factions opposées ? Dans Seuls, il y a une mythologie opposant les premières et dernières familles, des familles d’enfants plus anciens, en conflit depuis des siècles. Cela sert à illustrer un manichéisme classique dans les récits de jeunesse, cette opposition entre le Bien et le Mal, dont je me méfie.

Dès que l’on se place dans une dichotomie nous les gentils contre eux les méchants, on reproduit ce que l’on voit dans les polémiques, sur les forums Internet ou les réseaux sociaux. On est constamment dans une logique de camp contre camp, ce qui est exacerbé dans les conflits internationaux, comme le conflit israélo-palestinien ou la guerre en Ukraine.
Je me dis que si je peux promouvoir le dialogue dans une BD dont je maîtrise les codes et règles, tant mieux. Je cherche aussi des exemples d’œuvres qui ont réussi à le faire sans être naïves, car les bons sentiments ne font pas toujours de bonnes histoires. La dramaturgie occidentale est basée sur le conflit, depuis la Grèce antique. Peut-on inventer un autre mode de narration, où le conflit n’est pas central ? La tension narrative est essentielle, car elle retient l’attention du lecteur, spectateur. Or, la BD Seuls est en concurrence, non seulement avec d’autres BD, mais aussi avec les réseaux sociaux, les jeux vidéo, le cinéma, et Netflix. Dans cette économie, il faut captiver l’audience, la faire rire, maintenir une forme d’efficacité narrative. Les bons sentiments ne sont pas toujours les plus efficaces par rapport à une scène de violence. Une altercation sur un réseau social générera des milliers de vues, tandis qu’un message de paix avec une fleur semblera naïf.
Donc, trouver la manière de conserver une tension narrative, sans verser dans l’apologie du conflit, est une belle mission pour les auteurs et autrices.

Maintenant, parlons dessin. Te souviens-tu des premières pages du tome 10 ? Tu remercies Bruno Gazzotti. Il relève des défis graphiques. Tu as sûrement déjà travaillé avec des dessinateurs incapables d’exposer les idées en images.

Oui, c’est quelque chose d’inhérent à la bande dessinée, surtout quand on travaille en binôme. Cette dynamique entre 2 créateurs, comme c’est souvent le cas dans la BD, crée une forme de tension créative. Cela dit, ce n’est pas le cas de toutes les bandes dessinées, car on voit de plus en plus d’auteurs complets qui gèrent à la fois le scénario et les dessins.
Quand il y a un binôme, cette tension est presque systématique. Scott McCloud en parle très bien dans son livre L’Art invisible. McCloud explique que le scénariste tend à vouloir aller vers quelque chose de littéraire, souvent très dialogué et écrit, tandis que le dessinateur préfère une approche plus picturale, proche de la peinture. Ces 2 polarités peuvent créer une belle alchimie, un peu comme une pile électrique. Mais parfois elles peuvent aussi être excessives.
Ce qui arrive souvent, c’est de proposer un scénario dépassant ce que le dessinateur est prêt à réaliser. Un scénariste peut imaginer un récit presque muet, composé de grandes cases contemplatives, tandis qu’un scénariste en quête de rebondissements pourrait vouloir une histoire dense et pleine d’action. Chacun a sa manière de donner au lecteur, l’un à travers de belles images, l’autre à travers une narration riche.
Cependant, un récit sans dialogue, bien que très beau, peut se lire rapidement. Le lecteur parcourt les pages en quelques minutes, comprenant l’idée de chaque image, sans vraiment s’attarder. C’est le problème avec les bandes dessinées qui se concentrent uniquement sur l’aspect visuel : elles peuvent laisser une impression de superficialité et le lecteur peut se sentir frustré, surtout s’il ne trouve pas un équilibre entre le prix de l’album et le temps qu’il y passe.
Pour cette raison, j’ai tendance à surcharger mes récits de dialogues, de personnages et de rebondissements. Une tâche lourde à gérer pour le dessinateur. Bruno est capable de créer des séquences incroyables avec peu d’éléments graphiques, mais cela représente un défi considérable pour lui.
C’est précisément pour cela que dans le tome 10, j’ai voulu rappeler une évidence : je réalise Seuls, une bonne série pour enfants, parce que Bruno se donne énormément de mal pour illustrer des idées qui ne sont pas toujours simples à visualiser. Et je plaide coupable, car il est vrai que j’ai parfois été trop complexe.
Au fil de la série, j’ai voulu introduire un foisonnement de mystères et d’idées, souvent en laissant de nombreuses portes ouvertes vers d’autres mystères. Par générosité, je voulais offrir beaucoup de contenu, mais parfois, le mieux est l’ennemi du bien. À un certain point, vers les tomes 10 ou 11, nous avons accumulé tellement d’intrigues que certains lecteurs se sont sentis perdus. Bruno a été l’un des premiers à me signaler qu’il fallait simplifier et recentrer le récit. Nous avons commencé à le faire dans le troisième cycle. Nous le faisons maintenant de manière encore plus résolue dans le quatrième. Avec notre nouvel éditeur, Rue de Sèvres, cette notion de simplification et de focalisation vers la conclusion de la série est devenue une partie essentielle de notre réflexion.

Dépeindre des enfants en pleurs équivaut à dévoiler leur fragilité. Si on pense à Dodji, contempler ses larmes, ça fait bizarre. Mon propos est caricatural, je sais, mais ce protagoniste symbolise la force de se relever, la débrouillardise. Comment doser les scènes dramatiques ?

C’est compliqué d’avoir une règle précise, car souvent, c’est un peu au pifomètre. On veut montrer que, malgré leur statut de héros, ces enfants sont confrontés à des situations bien trop grandes pour eux. C’est aussi une question de trouver le bon équilibre entre la vulnérabilité et la force des personnages. Si on montre trop souvent leur fragilité, cela peut devenir pleurnichard ; si on ne le fait pas du tout, ça peut devenir trop héroïque.
Sans compter la difficulté émotionnelle pour le dessinateur, quand il faut représenter ces moments. Par exemple, dans le tome 5, quand on révèle la cause derrière la disparition des gens, c’est-à-dire que les enfants sont morts et vivent dans une réplique du monde réel, appelée les limbes, Bruno a dû dessiner des scènes très chargées émotionnellement. Il m’a confié que c’était compliqué, mais c’est très différent des scènes d’action. Quand je lui demande de dessiner une armée de 15 000 cavaliers envahissant le World Trade Center, cela peut paraître abstrait, mais la réalité est que chaque scène a son propre degré de difficulté, en fonction du contexte et du nombre d’éléments visuels à gérer.
A travers le tome 14, il est question de statues qui s’animent pour traquer les enfants. J’avais pensé montrer plusieurs statues, mais Bruno m’a conseillé de n’en représenter qu’une seule pour ne pas alourdir le récit. En effet, dans un album de 46 pages, il est essentiel de simplifier pour se concentrer sur l’essentiel, tout en évitant de perdre le lecteur dans une complexité inutile. Cette tendance à ajouter des éléments, que ce soit des personnages ou des intrigues secondaires, peut parfois diluer le récit. Vers les tomes 10 ou 11, nous avons eu beaucoup de portes ouvertes, ce qui a pu désorienter les lecteurs. Bruno a été l’un des premiers à me dire de simplifier, recentrer le récit, ce que nous avons commencé à faire dans le cycle 3. Nous continuons de manière plus résolue dans le cycle 4. Le changement d’éditeur (ndr : passer des Editions Dupuis à Rue de Sèvres) a aussi renforcé cette nécessité de simplification pour tendre vers la fin du récit.
En fin de compte, chaque décision de simplification, de fermetures de portes, réduit les possibilités narratives et peut décevoir certains lecteurs qui avaient d’autres attentes. Néanmoins, il est aussi important de respecter la vision artistique, tout en cherchant des solutions qui maintiennent l’intérêt des lecteurs.

Interview menée par Pierre & brunoaleas
Illustrations ©Bruno Gazzotti

Publié le 27 août 2024

IAMWILL Interview

Guillaume Vierset s’éloigne des collectifs. En solo, il livre une musique plus intimiste. Voix et guitare deviennent ses meilleures compagnes sur scène. Première interview pour IAMWILL, une bouffée d’air frais dans le paysage musical.

Au sein du groupe Edges, tu exprimais un ras le bol de la société. Aujourd’hui, sens-tu une forme d’apaisement ? Vas-tu chercher d’autres émotions ?

Alors, le second album d’Edges sortira au printemps prochain. Il sera pire que le premier. Donc, je n’accepte pas encore les choses. IAMWILL est une réaction au fait de devoir tourner en Wallonie, à Bruxelles. D’abord, j’exprime l’amour de cette musique, le folk. Je mélange un peu toutes mes influences. Que ce soit folk, pop indé, que ce soit jazz, parce que ça improvise aussi. Puis, l’autre face de cette réaction est de jouer en solo. Pour un artiste en Fédération Wallonie-Bruxelles, être programmé, c’est de plus en plus dur. L’étau se resserre. Proposer quelque chose en solo, c’est beaucoup plus facile à défendre.
Voici les 2 penchants de ce projet.

A certains concerts, une idée martèle mon crâne. Plusieurs groupes sonnent comme les Beatles. Comme si mon cerveau était piégé dans leurs notes et influences. Toi, t’assumes tes influences : Elliott Smith et Nick Drake. Souhaites-tu te distinguer de ces artistes, proposer quelque chose de singulier ? Ou alors, embrasses-tu cet héritage ?

J’ai embrassé cet héritage et j’ai essayé de le comprendre comme moi je le comprenais. Le but est de le ressortir avec d’autres choses. J’ai une connaissance de l’harmonie assez approfondie de la musique jazz et plus populaire. Je suis instrumentiste avant tout, je suis improvisateur avant tout, et donc, tout ça fait que j’essaie de proposer une musique liée à cet héritage, mais d’une manière différente.
Mais il y a des actions qui sont inévitables. Par exemple, tu citais les Beatles. Récemment, je réécoutais l’album blanc, le White. C’est quand même inévitable de jouer comme les Anglais. Cet album est majestueux en tout point de vue. Par conséquent, c’est difficile de ne pas le compter dans ses propres influences. Je pense que tout le monde, d’une manière ou d’une autre, vit les effets des Beatles.
Par rapport à Nick Drake et Elliott Smith, ben oui, ce sont des songwriters qui font souvent des concerts en solo, instaurant une ambiance assez troublante, nostalgique. C’est sûr que ça reflète considérablement la musique. Ce sont mes premières influences. Néanmoins, j’essayerai de proposer quelque chose d’un peu plus ouvert, d’un peu moins dark. J’essaye en tout cas. Et puis, il y a aussi toutes les techniques actuelles. Ici, c’est la première fois où je vais utiliser quelques séquences (ndr : juste après l’interview, l’artiste jouait au café Le Parc, à Liège). J’utilise aussi des percussions. C’est assez nouveau. Là, j’essaye de réussir un son plus auto-satisfaisant, en solo.

Une fois sur scène, tu adores ce goût du risque. Finalement, Guillaume Vierset, plus il vieillit, plus il recherche cette envie et sensation.

J’ai besoin de me mettre en danger pour me sentir vivre. Je ne pourrai pas me reposer sur mes lauriers. Quand c’est le cas, c’est cool, je n’ai plus aucun stress et du coup, je fais autre chose. Je continue le projet, mais je vais plus loin. Moi, j’ai besoin de me sentir vivre, de me sentir vivant. Il y a des gens qui ont besoin de sauter en parachute. Moi, j’ai besoin de sauter dans le vide avec de nouveaux projets, des productions strictement jamais réalisées. Voilà, ici, je me retrouve seul avec un micro devant moi. C’est quelque chose que je n’ai plus fait depuis l’âge de 17 ans. J’avais complètement oublié quelques actes. Donc, j’ai dû réapprendre certains réflexes.
Malgré tout, ces techniques demeurent plus ou moins dans le sang. C’est un saut dans le vide, avec tout ce que ça implique : le son, les paroles, la gestion de l’instrument. Mais c’est hyper excitant. En fait, j’adore ça. Je n’ai pas dormi cette nuit. Ça n’a rien avoir avec le stress. Je suis super excité de jouer à Liège.

Tu te lances de nouveaux défis. On se concentre sur une toute autre réflexion.

Complètement. Le message, c’est : Venez, entrez dans ma bulle. Voilà ce que j’ai à proposer, de petites histoires. Et si on est toujours dans cette bulle, ça va bien se passer.

Quant aux paroles de tes chansons, tu aimerais qu’elles soient moins sombres. Peut-on carrément qualifier tes mots d’optimistes ?

Alors, autant être clair, j’écris 15% des paroles. L’autre pourcentage provient de David Bartholomé (ndr : chanteur/bassiste de Sharko). Il m’aide beaucoup. Ce sont des paroles assez poétiques, oniriques, à prendre un peu comme on veut. Je les interprète d’une certaine manière, lui les écrit en les interprétant à sa façon. Il ne m’a pas dit comment les interpréter. Au bout du compte, je les comprends à ma sauce. Oui, parfois c’est dark, parfois pas. Il y a quand même de l’espoir dans tout ça, sinon, autant abandonner.

La plume de David Bartholomé, parlons-en. Qu’aimes-tu le plus dans son écriture ?

Ce n’est pas sa plume que j’aime, mais c’est le personnage dans son entièreté. C’est une personne extrêmement intelligente, cultivée, avec qui j’adore parler. Il a souvent un avis bien tranché. C’est quelqu’un qui va dire les choses, sans prendre de pincettes. Il m’a considérablement fait avancer, à bien des égards.
Concernant ses textes, ce que j’aime, c’est qu’il arrive à faire rimer les paroles à ma manière. Je lui transmets des lalala, des ohoho, etc. Ensuite, quand j’écoute ses paroles, je reconnais presque les onomatopées envoyées. Puis, il a cette intelligence de comprendre exactement la couleur de cette musique.

Sans compter l’ironie.

Oui, bien sûr. Il y a beaucoup d’ironie, mais de nouveau, chacun y trouvera sa signification. Il y a plusieurs angles choisis pour les paroles. Mais oui, il y a beaucoup d’ironie. Forcément. On parle quand même de David Bartholomé. (grand sourire)

Qu’aimerais-tu que le public retienne de tes concerts ?

J’ai envie qu’on retienne une intégrité à 100%, quelque chose de terriblement sincère. Je suis tout seul en scène, donc si je me trompe, tout le monde va l’entendre. Et j’aime bien jouer avec ça. J’aime bien jouer avec les silences. C’est quelque chose qu’on ne fait plus du tout maintenant. Désormais, la musique est extrêmement chargée. Il y a des éléments dans tous les sens. On ne distingue plus qui joue quoi. Ici, je suis à poil avec ma guitare.
J’aimerais qu’on se souvienne de concerts authentiques. Même si voilà, comme je l’ai dit, j’utilise aussi des éléments plus modernes. Comme pour quelques morceaux, j’ai des petites séquences qui sont lancées, enregistrées par moi-même avec mes instruments. Il n’y a rien d’électronique. C’est ultra sincère, intimiste. Et la musique intimiste, c’est quelque chose qui s’oublie un petit peu.
Alors, c’est sûr, je ne ne vais pas jouer à 22h30 aux Francofolies ou à Werchter. Ça n’arrivera certainement jamais. Mais en tout cas, je désire proposer une musique qui est beaucoup plus proche du public. Puisqu’en Wallonie-Bruxelles, à nouveau, c’est de plus en plus dur. C’est un peu comme dans la vraie vie, il y a les riches et les pauvres, les choix politiques, la gauche et la droite. Actuellement, il n’y a plus de milieu. Pareil pour le milieu musical. En tout cas, je parle bien de la Wallonie-Bruxelles. Je pense qu’en Flandre, c’est différent. Soit, on est un artiste qui ramène 10 000 personnes, et alors, on joue en festival. Soit, on n’est rien du tout. Il n’y a plus de milieu, où être artiste entre les 2 est possible. J’estime que je ne suis rien du tout et que ma place, pour le moment, est de jouer dans des petits endroits de proximité. Mon rôle n’est pas de jouer dans de grands festivals. Ce n’est pas le but. Que les gens retiennent cette démarche, retrouver l’essence même des choses, même au niveau des festivals. Récupérons la culture à taille humaine, ainsi que la culture à frais humain. La culture, ça ne doit pas être cher. C’est de l’enseignement. Ça doit être gratuit, même s’il faut rémunérer les artistes. Tout le monde devrait pouvoir en profiter.

Interview menée par brunoaleas

Publié le 18 août 2024

Fabien Vehlmann Interview Part 1

Les mangas attirent les plus jeunes. Et les bédés franco-belges ? En 2006, Fabien Vehlmann obtient un prix au festival d’Angoulême pour Seuls. On y suit Dodji, Terry, Leïla et d’autres enfants, au sein d’une ville sans adultes. L’auteur décrit sa BD, un succès réunissant des millions de lecteurs !

Avant d’analyser Seuls, pointons un gimmick dans ton écriture. Tu exploites souvent un thème précis, la disparition. On le note, en lisant La Cuisine des Ogres. Cette thématique est généralement utile pour les films d’horreur. La technique propre au hors champ est fascinante. C’est attirant et excitant, quand on ne perçoit pas la menace. Le thème de la disparition est-il un bon point de départ pour créer une œuvre artistique ?

La difficulté et parfois le défaut de la bande dessinée, c’est qu’elle peut tout montrer, et souvent elle le fait. Pour un dessinateur, représenter une bataille spatiale est aussi simple que dessiner un embouteillage, mais bien plus excitant pour un jeune lecteur adolescent. C’est pourquoi, la bande dessinée s’est appropriée des genres comme la science-fiction et l’horreur, difficiles à représenter dans d’autres médias. Cependant, cela peut entraîner une perte de la force de l’hors-champ, qui est si puissante en littérature et au cinéma, obligeant le lecteur ou le spectateur à imaginer ce qui n’est pas montré.

Dans Seuls, cette question de ce qu’on montre ou non est centrale. La disparition des adultes dans un récit jeunesse est un choix évident. Mais la mise en scène soulève aussi la question de ce qui doit être montré. Faut-il montrer la mort d’un enfant ?
Trouver un équilibre entre montrer trop, ou trop peu, est crucial.
Un exemple de ce choix narratif se trouve dans Le Clan du Requin, le troisième tome de la série. Nous avions la possibilité de montrer un requin blanc sous tous les angles, mais nous avons choisi une approche cinématographique, inspirée des Dents de la Mer, en montrant très peu le requin. Par exemple, quand Camille descend dans un souterrain et voit le requin à travers une grande baie, nous avons privilégié l’angle émotionnel des enfants qui perçoivent une menace sans la voir entièrement.
Dès lors, qu’est-ce qui est intéressant ? Les lecteurs peuvent se représenter un millier de choses possibles. Le premier cycle, qui s’étend sur 5 albums, se concentre sur l’envie de laisser les lecteurs imaginer les raisons des disparitions. De cette manière, chacun envisage des scénarios inexistants, des éléments absents. C’est peut-être cela qui nous a permis de conserver une certaine forme de succès commercial, malgré le fait que nous ne soyons des flèches.
Avec Bruno Gazzotti (ndr : dessinateur de Seuls), nous ne sommes pas extrêmement rapides. Cela a parfois été un défaut, ralentissant notre rythme de publication annuel. Or, ce mystère et cette attente ont permis aux enfants de rêver ce qu’ils imaginaient comme la suite idéale. Jouer sur cette attente, jouer avec l’imagination des enfants, est devenu un des piliers de la série.

Ces dernières années, on ne compte plus les œuvres postapocalyptiques. The Walking Dead, The Last of us, Mad Max… quant à Seuls, comment éviter le déjà-lu ? Comment ne pas répéter les mêmes rebondissements, les mêmes récits ?

Tout d’abord, il est presque impossible de ne pas tomber dans certains clichés, lorsqu’on aborde un genre. Les clichés sont inhérents au genre lui-même. Ils peuvent être agaçants parce qu’on les voit mille fois, mais aussi rassurants pour la même raison, car ils posent rapidement une scène. Par exemple, on sait immédiatement si on est dans un film de zombies ou un film postapo comme Mad Max, en quelques plans. Cela permet de gagner beaucoup de temps narratif. Cette technique peut ensuite être utilisée pour écrire quelque chose d’original.
Bruno et moi utilisons joyeusement quelques clichés. Mais, notre récit se distingue de la plupart des récits postapocalyptiques par une approche joyeuse, voire humoristique, malgré la gravité de l’histoire. Seuls fait peur, mais permet aussi aux enfants de dire des bêtises et de jouer à Robinson Crusoé dans une ville.
Un contre-exemple serait un récit où une maladie tue les adolescents à la puberté, telle l’histoire de la bande dessinée La Dernière Récré. Cette idée, bien que réaliste, entraînerait des cadavres partout, rendant impossible l’humour et les jeux entre enfants. La vraie bonne idée de Seuls était d’imaginer une disparition « indolore » : on ne sait pas ce qui s’est passé. Cette méthode permet aux enfants d’avoir peur, tout en s’imaginant le pire, à leur mesure.
Pour un enfant lisant cette BD, ce pire n’est peut-être pas si grave. La bande dessinée peut être perçue comme une histoire amusante avec des aliens, rien de très grave. Un enfant plus angoissé y projettera des peurs plus profondes. J’aime beaucoup cette notion présente dans les contes, où certains passages sont reçus différemment selon le degré de maturité du lecteur. Et dans Seuls, il y a de ça aussi.

C’est vrai. La joie est un aspect important de la bande dessinée. Je suis content que tu en parles. Cette joie se reflète dans les pouvoirs des enfants. Plus l’aventure continue, plus la mission épate. Il s’agit d’une belle mission, apporter la paix. Des lectrices et lecteurs ont souvent soif de violence. Seuls parle de paix. Ce concept sert à atteindre les portes du paradis. J’apprécie. La joie apparaît dans plusieurs pages. Tu te mets donc à la place des enfants, dès que tu écris.

Bien sûr. Pour moi, cette notion de joie, même dans des sujets douloureux, comme le deuil et la mort, est essentielle. Dans Seuls, on aborde ces thèmes. Cette joie est très liée à ce que je considère comme inhérent à l’enfance : la capacité de passer d’une émotion à une autre, en quelques secondes. J’aime souvent raconter cette anecdote : lors de l’enterrement de mon père, mes neveux et nièces, encore enfants, étaient en larmes pendant l’homélie. Puis, ils jouaient joyeusement en sortant de l’église, avant de décider de faire une collecte pour offrir une fleur à leur grand-mère, et revenir aux larmes, quelques minutes plus tard.
Les émotions fortes et changeantes sont très proches de l’enfance. On peut être très triste, puis excité, puis effrayé, en très peu de temps. J’ai voulu refléter cela dans Seuls. Néanmoins, défendre des valeurs comme la paix et le vivre-ensemble est plus compliqué, surtout dans le cadre d’un récit occidental, classique. Les mangas ont un niveau d’acceptation de la violence beaucoup plus grand qu’avant. Cela ne signifie pas pour autant qu’on doit toujours aller vers cette violence.
Au début de la série Seuls, on nous voyait comme très transgressifs. Les gens disaient que ce n’était pas une série pour enfants. Aujourd’hui, avec la popularité des mangas, nous paraissons presque traditionnels.

J’ai une problématique similaire avec La Cuisine des Ogres. Les lecteurs adultes pensent que ce n’est pas pour les enfants, alors que je crois fermement que c’est un récit pour eux. Il y a toujours un moyen de rester transgressif. C’est rassurant.
Dans Seuls, promouvoir la paix et montrer que des enfants tentent d’éviter une guerre, plutôt que de se précipiter dedans pour la gagner, est une idée que je tiens à défendre.
C’est un sacré défi narratif, car ce n’est pas forcément ce qu’attendent les lecteurs. Trouver la bonne manière de raconter cela n’est pas simple. Il y a des tensions, des lignes de fracture, entre les anciens et nouveaux lecteurs, dont les attentes ne sont pas les mêmes.
Prenons un exemple typique : dans l’album 13, à la fin du troisième cycle, on découvre que les enfants de Fortville ont des pouvoirs. Pas des pouvoirs incroyables, mais des pouvoirs tout de même. Cela a suscité un débat sur les forums des amateurs de Seuls. Les premiers lecteurs, maintenant jeunes adultes, disaient que ce n’était pas une bonne idée. Cela leur semblait trop cliché. Ils pensaient que c’était quelque chose qu’on avait déjà vu mille fois.
Mon argument était de dire que, oui, c’est peut-être un peu cliché, mais il faut attendre de voir ce que nous allons en faire. Dans le tome 14, Dodji a beaucoup de mal à maîtriser ses pouvoirs, et pour Terry, c’est un peu du n’importe quoi. D’autre part, il serait dommage de ne pas tenir compte des attentes du nouveau public, notamment les jeunes lecteurs de 10 ans. Ils sont maintenant très influencés par le manga. Leurs attentes sont complètement différentes de celles des lecteurs des années 2000, même s’il y avait déjà des mangas à l’époque.
Il est intéressant de voir que les anciens lecteurs, que j’appelle les gardiens du temple, préfèrent une approche plus sobre, sans pouvoirs. J’ai beaucoup d’affection pour eux. Nos échanges sont toujours pertinents. En revanche, les jeunes lecteurs de 10 ans sont ravis que l’histoire entre enfin dans le vif du sujet avec l’apparition des pouvoirs.
Avec Bruno, nous cherchons un équilibre. Il est normal qu’un jeune lecteur ait envie de voir ses héros vivre des aventures extraordinaires, impliquant des effets spectaculaires. Nous sommes dans un univers appelé Les Limbes, ou La Quatrième Dimension et Demie, où des enfants peuvent théoriquement avoir des pouvoirs. Cela a déjà été le cas dans la série. Il serait dommage de ne pas utiliser cette puissance narrative.
D’un autre côté, je comprends le besoin de sobriété de certains premiers lecteurs, car je le partage. L’overdose actuelle de super-pouvoirs dans les blockbusters américains m’agace. Je la trouve dangereuse politiquement, au sens large. Rien ne semble pertinent en termes de messages véhiculés quant à la vision du monde, de la société. J’ai peur qu’ils promeuvent un modèle axé sur le pouvoir, la domination des uns sur les autres, et l’extractivisme, c’est-à-dire l’exploitation des ressources de la nature, quel qu’en soit le prix.
Entre l’excitation des jeunes lecteurs qui veulent de l’action et le désir de ne pas promouvoir le pouvoir comme une fin ultime pour les héros, il faut constamment chercher un équilibre, comme sur un surf. On est toujours en train de chercher le bon moment, en évitant de tomber, tout en restant dans le bon flow.

Interview menée par Pierre & brunoaleas
Illustrations ©Bruno Gazzotti

Publié le 11 août 2024

Futuropolis Interview

Quelle maison d’édition surprend plus d’une fois ? Futuropolis. On y trouve des bédés illustrant des peuples et époques. Les thèmes sociaux ne sont donc pas écartés ! Alain David, membre de l’équipe éditoriale, souligne les spécificités du projet artistique.

Comment résumer les 50 ans de Futuropolis ?

Quelle question ! Résumer 50 ans en quelques lignes, vaste sujet. On peut déjà dire que l’histoire de Futuropolis se décline en 2 grandes périodes : de 1974 à 1994, le canal historique, né de la volonté de Florence Cestac et Étienne Robial, et la renaissance, de 2004 à aujourd’hui, sous les bons auspices d’Antoine Gallimard – qui était le propriétaire de Futuropolis, depuis 1987 – Mourad Boudjellal et sous la direction de Sébastien Gnaedig et Patrice Margotin. En 50 ans, le marché de la bande dessinée a bien changé. Le nombre de publications est multiplié par plus de 10, mais je crois que l’ADN de la maison est resté le même. Futuropolis a été un des premiers éditeurs – voire, le premier – à mettre en avant les auteurs plutôt que des personnages ou des séries. Une grande attention est apportée aux livres, aux sujets traités, à la conception graphique. Des auteurs majeurs de la première époque se sont retrouvés dans la seconde époque, Baru, J.C. Denis, Tardi, Munoz et Sampayo, Rabaté…
Nous avons même cette année le retour d’Edmond Baudoin !! Je crois qu’en 50 ans, le moteur des éditeurs de Futuropolis est resté le même : l’amour et le respect des livres, des auteurs et de la bande dessinée. 

Votre maison d’édition se focalise énormément sur des évènements historiques. Puis, un Gipi apparaît aussi dans votre catalogue. Actuellement, comment sélectionnez-vous les livres à publier ?

Il y a de grands axes sur lesquels nous restons fixés : un regard sur le monde, le social, l’écologie, l’histoire, la littérature et le dessin – ce qui peut paraître paradoxal, mais qui apparaît, parfois, comme le parent pauvre de certaines publications de bande dessinée –. Être éditeur ne se résume pas à publier des livres mois après mois. C’est créer un catalogue, travailler sur la durée avec un auteur, anticiper le titre suivant. Gipi, Davodeau, Lepage, Sacco, Kokor, Gibrat, Keum Suk Gendry-Kim… ont une place de choix dans notre catalogue. Nous avons plaisir à faire un long chemin avec eux.
Reste qu’avec la volonté de ne pas faire plus de 40 livres par an, les choix sont souvent cornéliens. Les projets de nouveaux auteurs se doivent d’intégrer notre politique éditoriale. Un recueil de gags en une page, tout aussi bon soit-il, manquerait certainement sa cible en étant publié par Futuropolis. Idem, quand nous publions des livres étrangers en achat de droits, c’est qu’ils s’inscrivent dans notre logique éditoriale. Et qu’il ne nous aurait pas paru aberrant d’en être les primo-éditeurs.

La montée de l’extrême droite est affolante en Europe. Quant aux nombreuses guerres, elles sont insupportables à voir. Editer Journal d’une invasion, au sujet de l’Ukraine et dessiné par Igort, sonnait comme une évidence ?

Bien évidemment. Toutefois, n’oublions pas que le Journal d’une invasion fait suite à 2 autres ouvrages essentiels d’Igort : Les cahiers russes et Les cahiers ukrainiens, où il racontait déjà ces pays, les dérives autocratiques de Poutine, l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, l’Holodomor voulue par Staline… certains livres sont des réactions à chaud, même si le temps d’un livre n’est pas le même que celui de la presse. D’autres livres sont plus longuement muris. Luz a pu réaliser Catharsis quelques temps après le drame de Charlie Hebdo, puis Indélébiles, où il revient avec recul sur son parcours, au sein de cette même rédaction.
Mais effectivement, je ne pense pas que Futuropolis soit un éditeur neutre. Publier Igort, Joe Sacco, Benoit Colombat, Etienne Davodeau, Sébastien Vassant, Lisa Lugrin, pour n’en citer que quelques-uns, c’est envoyer des messages, des regards sur le monde, des alertes. Même une œuvre qui semble de pure distraction, Shaolin Cowboy de Geof Darrow, véhicule un constat terrible sur l’Amérique de Donald Trump.

Le Faux Soir raconte la création d’un pastiche du Soir volé. Ce quotidien belge fut confisqué à ses propriétaires, durant la Seconde Guerre mondiale. On y retrouve un fac-similé dévoilant le journal conçu par la résistance belge. Finalement, la bande dessinée est le meilleur outil littéraire pour mieux connaître les faits historiques.

Ce serait peut-être prétentieux de dire que c’est le meilleur, mais un excellent, tout à fait. Par nature, la bande dessinée, alliant texte et dessin, est un art ludique, à la portée du plus grand nombre. Dès lors qu’il y a reconstitution historique, la bande dessinée possède un avantage sur l’audiovisuel : les contraintes budgétaires sont moindres. L’auteur, s’il le souhaite, peut utiliser tous les décors qu’il veut, tous les figurants. Et maintenant, avec l’intérêt grandissant pour les romans graphiques, une pagination plus libre permettant d’approfondir son propos.
Quant au lecteur, libre à lui de prendre tout le temps qu’il souhaite pour lire le récit, digérer les informations, revenir en arrière. En résumé, vous avez certainement raison. 

Interview menée par brunoaleas
Illustrations ©Igort & ©Christian Durieux

Publié le 6 juin 2024

François Wautelet Interview

François Wautelet est auteur. Ecrire des nouvelles est sa passion. Fin mai, son troisième recueil, La Poésie des Cicatrices, sera disponible. Quid de son premier livre ? Focus sur Bagages Inconnus, des histoires à la fois métaphysiques et touchantes.

En quelques mots, comment décrire les nouvelles de Bagages Inconnus ?

Au travers de ces 13 histoires à chutes brèves et intenses, parfois de façon émouvante, parfois avec suspense, j’ai cherché à mettre en lumière les mécanismes, sensations, émotions, contradictions de tous ces personnages en recherche d’eux-mêmes. Ils vivent le moments-clés de leur vie, où un carrefour se présente, où tout bascule.

J’ai l’impression que tes personnages partagent une caractéristique commune. Un thème semble mis en évidence, celui de l’acceptation. S’accepter soi, ses failles et forces. Ça paraît important d’en parler via différents points de vue.

S’accepter soi, oui. Accepter ce qui nous arrive aussi. Prendre de la hauteur. Relativiser. Comprendre que rien n’est parfait, même pas soi. C’est avec toutes ces merveilles dans son bagage que l’on peut véritablement partir en voyage, être maître de son destin et vivre la vie que l’on souhaite vraiment.

Il n’y a que le premier pas qui coûte. Cette phrase provient d’une nouvelle de ton livre. En tant qu’auteur, suis-tu cette sorte de philosophie ?

Bagages inconnus est ma première aventure littéraire, celle des premières fois, avec son lot de découvertes, de surprises et d’essais-erreurs. Grâce à ce livre, j’ai pu me précipiter dans un monde que je ne connaissais pas et comprendre les différents enjeux et aspects – qui paraissent a priori bien nébuleux et difficiles, comme toute chose inconnue –. Donc oui, c’est vrai, c’est le premier pas qui coûte le plus cher. Ensuite, la dynamique de la marche s’enclenche et il faut se laisser porter par cette énergie incroyable qui nous emmène.
En ce qui concerne l’écriture, c’est pareil : même si je sais exactement la thématique qu’il me tient à cœur d’aborder, c’est commencer la rédaction le plus coûteux. Une fois que la première phrase est tapée sur l’écran, alors c’est parti ! Chaque nouveau texte, chaque nouveau livre est un nouveau départ. Et le premier pas qui va avec. A chaque fois. Il faut continuellement se remettre en question.

Tu es sur le point de publier ton troisième recueil de nouvelles, La Poésie des Cicatrices. Bagages Inconnus demeure une source d’inspiration ?

Je suis forcément nourri par tout ce que je vis et tout ce que j’écris. Difficulté supplémentaire avec les recueils de nouvelles : c’est que j’aborde de nombreux thèmes différents – qu’il ne faut pas réaborder dans le livre suivant, ou du moins, pas de la même manière –.
Chaque nouveau livre me permet de grandir, de gagner en maturité, d’un point de vue personnel mais aussi dans les sujets abordés, ainsi que dans l’écriture même. Il ne faut jamais oublier d’où l’on vient, c’est ce qui nous précède qui fait ce que l’on est aujourd’hui. 

Interview menée par brunoaleas

Publié le 9 mai 2024

UssaR Interview

UssaR partage ses émotions depuis quelques années. Pour Des Nu.es, son nouvel opus, il s’éloigne des synthétiseurs ou autres machines. Il dépose son cœur sur le piano. Le jeune auteur se livre sur plusieurs sujets : la boxe, les loosers et la valeur des mots !

Quand j’écoutais ton mini album, il y a une chanson que j’aimais réécouter plusieurs fois. Elle se nomme « Podium ». Le texte est dédié aux loosers magnifiques. Parfois, les gens ont du mal à s’exprimer sur les actions dont ils sont fiers. C’est plus facile de se plaindre ? Cette idée est présente sur le titre ?

Je ne sais pas. Rendre hommage aux loosers magnifiques, c’est quelque part un sujet de société. Cette société qui nous tire durement vers le bas, vers une insatisfaction, où chaque conquête est plus difficile à avoir, où chaque victoire est de plus en plus mince et lointaine. C’est une belle figure le looser magnifique. On en retrouve partout, au cinéma, au théâtre, en littérature. Pensons aux héros de John Cassavetes.
Puis, je suis très sportif. Je suis fasciné par celles et ceux qui n’arrivent pas à accomplir leur objectif. La personne glorieuse m’intéresse moins. A l’inverse de celle qui vient de perdre 10 ans de sa life finissant quatrième sur le podium (rire). Parfois, elle ne se plaint pas. Je pense qu’elle a gagné quelque chose au final. Quant au jeu d’écriture, c’est un plaisir de pouvoir dérouler des métaphores sportives tout au long du morceau.

Parlons-en du sport. Que retrouves-tu dans ton sport qui est introuvable en musique ?

(court silence) C’est étonnant comme question. Moi, je fais de la boxe. J’en fais pas mal. C’est une école de la confrontation. Tu es face à un adversaire mais tu es toujours ton propre adversaire. Il faut maîtriser son souffle, sa peur, ses appréhensions. Les parallèles avec la musique sont en rapport avec l’ancrage, les liens au sol. En musique, si tu flottes de manière éthérée, sans base solide, sans le savoir d’artisan qu’est composer des harmonies, sans un travail de parolier, tu vas te perdre. Tu risques de t’essouffler, te retrouver dans les cordes.
Bon après, dans le sport, il y a des perdants et gagnants. En musique, tu ne sais jamais si tu gagnes ou si tu perds. Tu flottes dans un entredeux (rire). Je ne crois pas aux prix et distinctions. Il n’y a pas de récompense. Il n’y a que celle que tu t’attribues à toi-même.

Revenons sur le thème de la fierté. De quoi es-tu le plus fier lorsque tu penses à tes nouvelles chansons ?

Je ne vais te mentir, j’en suis très fier de cet EP. Je suis très content de ce que j’ai réussi à faire. Il est arrivé d’un geste, à poil. J’ai réussi à garder, même dans sa production, les dépouillements, petits bruits, souffles, imperfections. C’était voulu. Pour être honnête, je suis vraiment très fier du travail harmonique posé sur certains morceaux. Les morceaux comme « Ouistreham » ou ‘Il pleut encore’ sont de beaux morceaux, bien écrits. Il y a quelque chose qui se tient. Ca reste pop, en ayant une exigence au niveau de l’écriture harmonique. Ca fait mec qui se la pète mais j’en suis fier (rire). La réussite de cet EP, c’est son côté léché. Par le passé, j’avais oublié que les gens veulent être avec toi, à l’endroit de l’écoute. Pour Des Nu.es, je me suis dit que les auditeurs devaient être assis à côté de moi, dans la pièce. Ils doivent entendre le piano, les fins de morceaux. Comme si on était à un endroit précis et qu’on n’y bouge pas pendant 6 morceaux.

Le piano est le meilleur instrument pour traduire ce qu’on ressent durant l’hiver.

En fait, sur Des Nu.es, le piano est à la fois le médium et la finalité. Je compose souvent au piano. J’avais envie de composer des chansons. J’entends par là, délaisser les expérimentations. Revenir aux couplets, refrains, harmonies, des choses plus chansonesques. Quand j’ai eu ces chansons, il fallait refaire un chemin, c’est-à-dire, écrire des partitions pour se servir du piano. Donc, trouver la chanson qui colle le mieux à l’instrument. C’est un double processus. D’abord composer au piano, puis réécrire au piano.

Sur « Moitié beaux », tu chantes : « Tout finit trop tôt ». Tu te détaches de ce genre de phrase. Tu n’es pas narrateur.

Il y a très peu cynisme à travers mon écriture. Il n’y a pas d’utilitarisme. Je ne suis pas en train d’utiliser les mots pour plaire ou séduire à tout un chacun. Je pense vraiment que tout finit trop tôt. Les bonheurs sont passagers. Les amours meurent trop tôt. Les succès, passions et joies sont évanescents.
L’introduction de L’Insoutenable Légèreté de l’être m’avait marqué à vie. Kundera écrivait que nous faisons de nos vies des croquis, sans jamais avoir le temps de finir le tableau, qu’on est déjà sur le croquis suivant. Il y a un écho à ça, à quelque chose qui nous échappe, qui coule entre nos mains et qui nous condamne… à cette insoutenable légèreté de l’être (rire). UssaR me permet une catharsis, d’être le réceptacle noir de mes émotions, pensées et ressentis. La sincérité fait vraiment partie de mon écriture. Je l’espère. S’il y a l’épaisseur d’un papier de cigarette entre ce que je pense et écris, c’est bien.

Interview menée par brunoaleas
Photos ©Lara Sanchez

Publié le 7 avril 2024

Jean Cremers Interview

L’année passée, Jean Cremers remporte le Prix Rossel de la BD. Vague de Froid ne passe pas inaperçu ! Après avoir partagé son récit fraternel, l’artiste continue son parcours chez Glénat. Dès lors, Le Grand Large apparaît sous nos yeux. Ce second livre retrace le voyage océanique de Léonie. Comprenons l’écriture de l’auteur.

Tes dialogues sonnent vachement réels. Ils n’y a rien de cadenassé, robotique. On le remarque lorsqu’on lit Vague de Froid. Comme si la lecture nous transportait aux côtés des personnages, en pleine montagne. Ecris-tu d’une traite, ou alors, effaces-tu ce qui n’apparaît pas authentique ?

C’est intéressant comme question, on ne me l’a jamais posée. Le scénario est le plus important pour moi, comme pour d’autres auteurs. J’ai peut-être vécu un traumatisme de cinéma qui explique tout cela. J’ai du mal à ne pas faire de liaisons avec notre réalité. Il y a une différence entre « Tu sais pas » et « Tu ne sais pas ». Ca peut vite sonner faux. Cette sorte de faux dialogue m’embête en BD. J’avais envie de rompre avec les codes de la langue française. J’aime écrire comme je parle. Surtout que Vague de Froid conte mon voyage en Norvège, une aventure avec mon frère. Je voulais rester authentique à ce niveau-là. Vague de Froid est une belle expérience pour ce qui est de respecter l’authenticité des dialogues. Par contre, quand une phrase est importante, je la mets en bon vieux français. Histoire qu’elle ait plus d’impact, qu’on cale dessus. Puis, dans Le Grand Large, on suit trois personnages parlant de manière authentique. Je n’avais pas le temps d’y mettre les formes et de paraître désuet.

Lors de ta venue à L’Escale, une librairie liégeoise, tu révélais ô combien tu aimais écrire des scénarios. Sans un bon scénar’, est-il impossible de travailler sur une BD qui mérite d’être lue ? Le scénario demeure la base donnant envie de dessiner ou bien est-ce tout simplement accessoire vu qu’on peut tester mille et une pratiques ?

Je ne dirais pas que le scénario est accessoire. C’est le scénario qui fait la bande dessinée. Le dessin sert aussi de scénario pour certains. Je pense qu’on peut partir de n’importe quelle base. Des auteurs s’en sortent dans l’impro, d’autres via un scénario bancal devenant intéressant grâce à un dessin original. Je pense notamment à Gipi. C’est mon auteur préféré. Parfois, j’ai l’impression qu’il n’écrit pas de scénario vraiment conventionnel mais qu’il se laisse aller à son ressenti profond. C’est également une forme de scénario. Si je devais être 100% honnête, je dirais qu’il faut une petite base. Néanmoins, des auteurs ne se préoccupent pas d’un scénario et le crée sur le moment même, dès qu’ils dessinent. C’est ça qui est merveilleux. Tout objet mérite d’être lu pour autant qu’il apporte quelque chose. Que ce soit en termes de scénar’, dessin ou couleur.

Les dialogues en disent beaucoup sur les auteurs de BD. On ne les désigne jamais comme de fins observateurs de nos faits et gestes. Quand je discutais avec Gipi, il assumait le fait d’abandonner les lectures dévoilant des récits artificiels. Vous devez sûrement avoir ce point en commun.

J’espère (rire). Il faut observer la façon de bouger des gens. L’attitude est importante. Le dessin ne se limite pas à bêtement copier une suite d’images. Il faut que ce soit crédible, authentique. C’est aussi la partie la plus amusante. Une personne n’est pas l’autre. Nos mouvements l’illustrent chaque jour. Je suis content que tu le soulèves.

A travers Le Grand Large, de jeunes personnalités sont livrées à elles-même. Contre vents et marées, elle souhaitent rejoindre la terre ferme. Je ne peux pas m’empêcher de méditer sur les paroles de Jean Jacques Rousseau : « L’homme est naturellement bon, c’est la société qui le corrompt ». Selon le philosophe, le mal n’est pas inné. Dieu ne maudit pas les êtres. L’homme s’est lui-même corrompu. Cette corruption relève d’ailleurs de sa liberté. Partages-tu cette vision optimiste, imaginer les humains bons à la naissance ?

Pas vraiment. Je suis très pessimiste. Je pense qu’on est entouré de bonnes et mauvaises personnes et qu’il faut rester prudent dès la pré-adolescence. On y note des comportements bizarres. Un enfant qui harcèle quelqu’un n’est ni mauvais, ni corrompu par la société. Quand on a 12 ans et qu’on s’amuse à frapper un gosse pour faire rire les autres, ça n’a rien à voir avec un phénomène sociétal… c’est beaucoup plus de l’ordre personnel. Il n’y a qu’à penser aux gosses laissés à l’abandon. Je ne sais pas si j’adhère à la philosophie de Rousseau, même si elle est réelle. En tout cas, je ne m’en suis pas servi pour Le Grand Large. La protagoniste, Léonie, est colérique et impulsive. Je ne sais pas si ça fait d’elle quelqu’un de mauvais. Je ne sais pas non plus ce que tu entends par « un individu bon ». Je ne suis pas allé aussi loin dans la métaphore, l’inspiration. Je me suis contenté de me mettre à la place de mes personnages. Je crois qu’on a tous le droit de craquer un peu, de réaliser de mauvaises actions, tant qu’elles restent relativement bonnes. Puis, on n’est pas tous bons. Il y a des gens qui ont un mauvais fond, t’sais. Ce n’est pas du tout la société qui les corrompt. Des personnes sont égoïstes naturellement. Parfois, c’est juste un trait de caractère. Après voilà, tout est relatif quant à ce que tu définis bon et mauvais (rire). Le monde n’est ni noir, ni blanc.

J’aimerais connaître les retours au sujet du Grand Large. A mon avis, des lecteurs furent apaisés. Au fil de la lecture, on saisit la nécessité de créer du lien.

Oui. Récemment, j’étais présent au Festival d’Angoulême. Des personnes s’arrêtaient afin de prendre un exemplaire pour leur enfant. Elles m’avouaient une belle info. Ma bande dessinée aide à comprendre qu’il faut faire confiance aux gens naturellement. C’est là que je comprends enfin ta précédente question (sourire). Oui, il faut faire confiance aux gens, tout en restant prudent.
En lisant mon livre, des personnes se rappelaient de leur jeunesse, où elles étaient un peu trop naïves. Elles se souvenaient de l’époque où les erreurs les forgeaient. Des gens avec un handicap venaient aussi me trouver. Ils s’exprimaient sur le fait d’être représentés et ça leur faisait du bien, parce que ça n’avait rien de forcé. Et là, ça me soulageait. Ca prouvait que je faisais bien mon boulot. Je ne voulais pas être trop moralisateur sur la question du handicap. D’autres gens se sentaient aussi rassurés quant au départ de leur enfant. Tout le monde quitte le nid un jour ou l’autre. Ils le comprenaient. Ils s’apercevaient que ce n’est pas aussi hardcore que le récit du bouquin.

Tu expliquais ta métaphore du grand large une fois à L’Escale. Tu reprenais la figure des parents laissant leurs enfants dans la cours de récré. Comme si ces enfants n’avaient plus qu’à se débrouiller, seuls face à un nouveau monde. Que trouvais-tu de si fascinant dans cette idée ? Quel est le point de départ ?

C’est une bonne question. En vrai, c’est une épreuve que tout le monde vit, que tout le monde oublie. Tu vois ? Pour les parents, c’est évident que ça va bien se passer. Vu que ça s’est bien passé pour eux. On retombe toujours sur ses pattes. Mais ce n’est pas ça la question. La gosse va p’tet galérer pendant deux semaines, deux ans, dix ans…
En dépeignant des parents de cette façon, si détachés de la réalité, je souhaitais montrer leur oubli vis-à-vis de cette période de l’enfance. On peut prendre pour exemple un jour d’école, où c’est le bordel dans la cour de récré, et tu dois y passer la journée. C’est un peu comme ta première nuit, en tant qu’enfant. A un moment donné, t’en n’a plus conscience. Je me suis dit : « Tiens, c’est marrant. C’est une épreuve tellement horrible que tout le monde fait ». C’est comme le permis de conduire. On stresse, mais une fois que c’est passé, on n’en parle plus jamais. L’idée était intéressante. En même temps, j’en profitais pour réaliser une métaphore de la vie.

Quand on est adolescent, on rejoint souvent un groupe d’appartenance. Il suffit de placer une caméra dans une cour d’école pour observer plusieurs clans. Tes persos trimballent quelques failles et souffrances. Crois-tu que nos différences sont plus fédératrices que nos ressemblances ?

Ouais. Exactement. Etre différent nous rassemble. On se rejoint sur une courte durée avec les personnes qui nous ressemblent. « Qui se ressemble s’assemble » n’est vraiment pas une phrase correcte. « Les opposés s’attirent » est bien plus juste. On y trouve quelque chose qu’on ne connait pas, quelque chose de frais. Alors, ça fait peur au début, peut-être qu’on n’ose pas se lancer. Dans mon histoire, les personnages sont forcés d’être ensemble. Léonie ne laisse pas Balthazar couler. Elle n’abandonne pas Agathe dans sa décharge. Leurs différences engendrent un trio hyper dynamique. Fin, je l’espère. En tout cas, la création du trio les pousse à aller plus loin, les menant vers des problèmes, à une trame scénaristique. Donc ouais, les différences sont fédératrices, bien plus que les ressemblances qu’on croit unificatrices. C’est sûr et certain.

Ton second livre présente un personnage fabuleux nommé Agathe. Cette dame accompagne Balthazar et Léonie. Elle donne à réfléchir. Parfois, il suffit de rencontrer une personne pour que notre quotidien change du tout au tout. J’en suis convaincu. Faut-il absolument croiser une Agathe pour mieux traverser le grand large de l’adolescence ?

On serait chanceux d’en croiser une, ça c’est sûr. J’ai eu la mienne. C’était ma sœur. Bon, il va y avoir du spoil (rire). En gros, pour Agathe, je m’inspire de ce genre d’ami qu’on connait à l’école, qui, après, dégage de nos vies. Ces amis sachant qu’on ne les verra plus jamais après une certaine période. Il faut donc en profiter. Par conséquent, la relation est incroyablement fusionnelle, libératrice. Mais nous, on n’en profite pas vraiment sur le moment. On s’en rend compte bien plus tard.
J’avais un ami comme ça à Saint-Luc (ndr : école d’art, à Liège). Je l’adorais, c’était mon meilleur ami. On faisait plein de trucs ensemble. Il avait une certaine retenue. On sentait qu’il y avait un truc qui clochait, par moment. Dès notre cursus terminé, il a disparu du jour au lendemain. Ce type m’a appris énormément, comme le fait que rien n’est grave, qu’on peut toujours se relever. Je ne pensais pas rencontrer quelqu’un comme lui, jusqu’au jour où je me suis fait d’autres amis. Et lui, je l’ai vraiment vu comme Agathe. C’est-à-dire, une personne qui aide les gens à grandir. Après avoir accompli son but, cette personne s’en va pour toujours.
Pour répondre à ta question, rencontrer son Agathe ça nous apporte évidemment un gros booste. Mais en même temps, c’est un peu triste. A un moment donné, il y a une séparation. Quand on est trop proche de quelqu’un, on commence à redouter l’instant où il ne sera plus là. Ce serait un bonheur de voir des personnes découvrir leur Agathe mais certaines n’en sortiraient pas indemnes, j’crois (rire). Moi, j’ai ressenti une sensation de manque. J’étais habitué à le voir tous les jours. Je croyais que ça allait durer toute la vie. La rupture est un peu brutale. Mais ça fait partie de la vie.

Interview menée par brunoaleas
Illustrations ©Jean Cremers

Publié le 4 mars 2024

Gero Arnone Interview

Comédie. Féminisme. Italie. Est-ce possible d’en débattre lors d’une interview claire et compréhensible ? Il y a un an, Gero Arnone écrit La Vita della mia Ex per come la immagino Io. Il propose alors, non pas des contes moralisateurs, mais une œuvre composée de plusieurs histoires tragiques, imprévisibles, et surtout, comiques.

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Avant de parler de ce que raconte La Vita della mia Ex per come la immagino Io, je voulais savoir ce qui te fascine le plus dans les dessins d’Eliana Albertini ?

Ce que j’aime le plus dans ses dessins, ce sont ses traits simples, mais en même temps élégants et expressifs. Je ne suis pas un grand lecteur de bande dessinée. Je ne connaissais pas Eliana. Minimum Fax (ndr : une maison d’édition italienne) m’avait demandé d’écrire un livre au sujet du féminisme, de la condition de la femme, etc. La première chose demandée était que je voulais avoir une dessinatrice de BD. Parce qu’il y a un moment dans la trame où je parle d’une polémique entre une dessinatrice et moi.
Minimum Fax me proposait plusieurs noms. Le trait d’Eliana me plaisait directement car il épousait bien le style d’une BD comique. Le livre est riche de textes et je souhaitais éviter d’obtenir des images chaotiques, confuses et chargées. Eliana avait l’habilité de pondre des solutions graphiques qui donnaient de l’espace aux textes sans le surcharger d’images, vignettes. Il y a une série de dialogues qui font office de page-poster. Ca me plaisait énormément.

J’ai pu noter, en regardant une de tes interventions sur Youtube, que tu décris des perdants avec ce livre… on voit aussi qu’Eliana et toi avez une vraie complicité, notamment à travers vos blagues publiées sur Instagram. Vous vous focalisez sur l’absurdité du quotidien de tout un chacun. Votre objectif était de dépeindre les absurdités humaines.

Notre objectif principal était d’écrire une BD qui faisait rire. Le thème du féminisme fut proposé par la maison d’édition, mais on voulait vraiment traiter de sujets ayant pour but de faire rire. Je ne voulais pas jouer le donneur de leçon politique ou moral. Je n’ai pas d’idées claires sur la dynamique de la lutte féministe, sur le patriarcat… je cherchais à déplacer mon intention comique aux sentiments des personnes. Donc, à l’intérieur du livre, on retrouve beaucoup des rapports de couples. On se concentre sur les raisons des hommes s’entrechoquant avec celles des femmes. Et pas toujours, dans l’un ou l’autre camp, on est pleinement dans le juste. C’est pourquoi, dans le livre, tous les personnages en sortent perdants.
Quant aux vignettes sur Instagram, servant de promo pour le livre, on illustre les thèmes du moment : Noël, Pâques, Carnaval, etc. On ne vise pas des propos génériques, universels, mais d’une certaine manière, on souhaite lier ces évènements pour voir comme cela rebondit sur le quotidien des personnes. Il en résulte des vignettes amères. Malheureusement, j’écris des choses assez souvent déprimantes qui, je l’espères, sont comiques.

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Quand on lit La Vita della mia Ex, on découvre cette formule : « Comédie = tragédie + temps ». Quelle est ta recette parfaite pour la comédie ?

Malheureusement, elle n’existe pas. Je ne veux pas théoriser la comédie. J’en suis juste un grand passionné. Je note que la comédie évolue très rapidement et surtout, qu’elle est reçue de façon différente selon les générations. En Italie, je ne sais pas si c’est le cas en Belgique, la satire politique ne fonctionne plus. Certaines personnes s’en foutent à cause des réseaux sociaux, des nouvelles formes d’informations. L’info est trop parcellisée. Chacun la suit à sa manière. En Italie, qu’est-ce qui catalyse à 100% l’opinion publique ? Les élections et le Festival de Sanremo (ndr : festival lancé dès 1951, rendez-vous sacré pour les Italiens). Puis, sur Instagram, on est sur une comédie plus amateure, plus spontanée, par conséquent, il n’existe pas de recette.
Un auteur comique peut s’estimer heureux quand il trouve sa propre voix. Dans le sens où, il peut être heureux de trouver une formule, un mode pour véhiculer sa pensée, et ce, quelque soit ton domaine artistique.

C’est très intéressant. Quand je vois Valerio Lundini jouer sur scène au premier mai, puis, s’arrêter pour appeler Vladimir Poutine, je me dis : « Bon, la satire existe toujours en Italie ». Comment sais-tu qu’elle n’est plus pratiquée ?

En Italie, il n’existe plus que deux émissions satiriques : Propaganda Live et un programme de Fabrizio Crozza. Ensuite, ajoutons que les vingtenaires ne sont pas  mon public. Et c’est dommage ! C’est aussi la faute d’une classe politique actuelle italienne poussée vers un niveau de surréalisme élevé. Ca devient presque banal de s’y confronter. Ou alors, on n’a pas encore trouvé la formule juste.
Si on revient sur la performance de Valerio Lundini au premier mai, en réalité, il prend en dérision l’évènement en tant que tel. Il se moque de ce festival qui a la prétention d’arrêter la guerre grâce à des chansons.

Il est fort. Restons sur nos terres italiennes. Giorgia Meloni est au gouvernement. Y aura-t-il un espace médiatique pour des personnalités comme toi, comme Valerio Lundini, à savoir, des personnes qui ne mâchent pas leurs mots… ou sera-t-il compliqué de s’exprimer dans les prochaines années ?

A vrai dire, lorsqu’on est dans un gouvernement de droite, autoritaire, en Italie, la satire prolifère toujours. Dans ce système se crée la dichotomie entre bons et méchants. Nous, auteurs comiques, sommes de bons défenseurs de la liberté d’expression contre un régime désirant la castrer. C’est un constat qui n’est plus le même. Premier motif, des politiciens, de droite ou gauche, entrent dans le jeu des réseaux sociaux et savent profiter d’une polémique née d’une blague satirique. Deuxième motif, il n’est plus aussi facile de blaguer qu’auparavant, là où les opportunités pour blaguer au sujet des minorités et de leurs problèmes étaient plus grandes. Les mouvements ne sont plus les mêmes et les personnes de la culture woke sont parfois exaspérées. En Belgique, qu’est-ce que ça raconte ?

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Ecoute, je n’en ai aucune idée. Je ne sais pas citer une personnalité bousculant les mentalités. Je dois avouer, je ne suis pas un public facile. Je rie rarement devant les spectacles des humoristes. Néanmoins, l’humour noir, c’est ma came. J’écoute souvent un artiste français appelé Gaspard Proust. Il appuie là où ça fait mal. Il donne à réfléchir. Pour moi, c’est important quand il s’agit de créer une œuvre artistique. Ca ne te préoccupe pas toi, le fait que la satire fasse moins de succès ?

Je ne pense pas que ça ait moins de succès. Je crois qu’elle a énormément changée. C’est vrai que la satire portant un message profond fonctionne moins. Peut-être que les nouvelles générations n’ont pas besoin qu’on leur dise ce qui est juste ou non. Mais ça dépend toujours des compétences de l’auteur. C’est difficile de faire de la comédie. Je m’impose une règle. J’écris sur des choses qui me font rire. Rédiger des blagues sur un sujet lié à un succès momentané est une tentation dont il faut s’extirper. Au final, le public n’est pas stupide. Les gens, qui te lisent ou regardent, comprennent si tes blagues proviennent d’ailleurs. Etre comique, c’est se baser sur les idées du moment et sur l’espoir d’en avoir d’autres.

Une impression me hante lorsque j’observe la jeunesse. Comme si tout devait être codifié. Si j’étais à ta place, j’aurais réellement peur de devoir respecter des quotas. La Cérémonie des Oscars représentent bien mes paroles. On ne récompense pas un film pour sa poésie mais pour son idéologie. L’écrivain Bret Easton Ellis l’annonçait par le passé. Peu importe le nombre de Blancs, la quantité de lesbiennes, à l’écran, il s’agirait d’évaluer les compétences artistiques.

D’un côté ça me fait peur, et en même temps, si c’est affronté intelligemment, c’est un super sujet comique. Si tu trouves la clé fourbe pour, en théorie, traiter d’un argument incorrect, indiscutable, par exemple, dans cette exagération de la représentation des minorités… si tu trouves un moyen rusé pour parler de cette chose et faire rire, le public appréciera. Cependant, si tu joues la carte : « Ho, c’est totalement absurde de voir ce film juste parce qu’il y a des acteurs chinois ». Ca ne fera pas rire, ça passera comme une réflexion réactionnaire.
Je suis d’accord avec toi sur le fait de transmettre un message. Puis, selon l’auteur que tu es, à toi de découvrir la méthode pour rendre ce message drôle, la clé pour provoquer le rire. Cette clé pour abattre la barrière idéologique de certaines personnes.
Ce n’est pas toujours facile. C’est un travail très beau, frustrant. Il y a eu sûrement des périodes plus ouvertes à la comédie, mais la situation actuelle est stimulante. Au départ, quand on me demandait de travailler autour du féminisme, j’étais enjoué. Après réflexion, je me suis dit que c’était du suicide. Parler de féminisme en Italie en 2022, après le mouvement MeToo, c’est comme se centrer sur le racisme alors qu’on est membre du Ku Klux Klan. Ces difficultés demeurent stimulantes.

(rire) Je sais maintenant quel est le titre de l’interview : « Parler de féminisme est un suicide ».

Puis, je me suis lancé vers une démarche sincère. Pour quelques blagues, j’écrivais des choses que je ne pensais pas. Dans la logique courante, j’incarne le blanc hétéro cis qui s’en prend à l’hystérie des femmes. En réalité, je suis d’accord avec les idées de certaines féministes, même si je ne suis pas d’accord sur tout. Dans mon livre, donc, je n’incarne pas ce personnage qui embête tout le monde. Je cherchais à faire rire.

Ce dialogue nous porte vraiment à la dernière question. Comment ne pas tomber dans le piège du moralisme casse-pieds ?

La stratégie du livre est de ne pas me faire parler mais de faire parler les personnages. Ils avaient souvent des idées et des points de départ complétement divers. En écrivant, je me rendais compte que personne n’avait tort, personne n’avait raison. Selon moi, c’est une prise de conscience nécessaire, même si elle est un peu frustrante. Ce serait bien plus facile d’imaginer la vérité d’un côté, et de se prendre pour le paladin de la liberté. La vie est plus compliquée. Et c’est plus stimulant, au sein de cette confusion, de débusquer les contradictions, illusions et frustrations comiques.
L’argument de ce livre n’est pas le féminisme. Mais de comprendre comment un auteur comique s’est retrouvé à affronter ce thème. Pour faire rire ou véhiculer un propos, tu ne dois pas être obligatoirement incorrect vis-à-vis de quelqu’un. Les nouvelles générations d’humoristes épousent cette pensée. Elles cherchent à être divertissants en restant sincères. C’est plus difficile, c’est vrai… mais c’est peut-être plus gratifiant.

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Interview menée par brunoaleas
Dessins ©Eliana Albertini

Publié le 19 novembre 2023

It It Anita Interview

Combien de merdes s’enchaînent ces dernières années ?! Covid, inflation, guerres… place aux couleurs ! It It Anita honore un chien d’assistance sur la pochette de son nouvel album. Décryptage avec Michaël Goffard, compositeur, chanteur et guitariste du trio.

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Vous adorez honorer vos ingénieurs du son. Vos précédents albums portent carrément leurs noms. Pour bosser sur le nouvel album, vous faites encore appel à Amaury Sauvé. Par rapport aux autres ingés son, qu’amène-t-il de fort quand il travaille votre son ?

Amaury a une sacrée expertise en ce qui concerne les groupes nerveux et puissants. Nous avons beaucoup apprécié son travail sur Sauvé et ça nous a semblé assez naturel de retourner vers lui pour produire et enregistrer Mouche. Avec, cette fois-ci, l’avantage de mieux le connaître, d’avoir une grande complicité et l’envie de produire davantage les morceaux.

Quand on écoute Mouche, « Psychorigid » sort du lot. It It Anita se la joue Beastie Boys.

It It Anita a envie d’expérimenter, d’ouvrir son spectre et de proposer des choses en plus que sur l’album précédent. Et tant qu’à essayer de produire un morceau un peu plus hip hop, je préfère avoir comme référence les Beastie Boys ! Ce fut assez marrant et difficile à la fois, les intentions sont différentes, même si sur la fin, les vieux démons ont repris le dessus…

Discutons des paroles de vos chansons. J’ai l’impression qu’elles se réfèrent souvent à des maladies. « Authority » signale un caractère malsain, celui de vouloir contrôler les autres. « Kinda the Same » sonne comme un rêve horrifique. Pour le sixième album, Mouche symbolise l’aide aux personnes à mobilité réduite. Cet animal est, en effet, un chien d’assistance. Cherchez-vous des figures ou images salvatrices pour illustrer vos pochettes ? Des figures contrastant la noirceur des paroles de vos chansons ?

Je ne dirais pas que nos chansons se réfèrent à des maladies, plutôt à des comportements interpellant des individus de notre société. On a choisi Mouche car, depuis quelques albums, on souhaite illustrer nos disques par des noms, des personnages, qui ont influencé la vie de It It Anita. Et Mouche a positivement influencé la vie de notre bassiste Elliot – et donc indirectement celle du groupe – ces deux dernières années. Il nous semble aussi que cet album est plus varié, plus coloré que les précédents. C’est pourquoi on a choisi la bouille de Mouche ainsi que les couleurs pour illustrer ce disque.

It It Anita fête 10 ans d’existence. En tant qu’artiste, qu’as-tu appris de plus important ?

Que c’est un métier fantastique et exigeant ! Toutes ces tournées nous auront permis de voyager et de rencontrer un paquet de personnes formidables. Mais ça demande aussi beaucoup de temps, d’énergie, d’organisation et de travail. On n’a rien sans rien…

Interview menée par brunoaleas
Photo bannière ©Grégory Derkenne

Publié le 13 octobre 2023

Empty Head Interview

Modernité ne signifie pas apaisement. Nous vivons une époque où quelques personnes souhaitent atteindre perfection et beauté absolues… écouter la musique est alors salvateur. Surtout quand elle donne à réfléchir. Empty Head conte les failles des Hommes modernes. Vous le constaterez, lorsque la bande sortira son mini-album. Interview exclusive avec François Michels, guitariste au sein du groupe fort prometteur.

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Vos nouveaux morceaux étaient déjà joués sur scène, ces deux dernières années. Pour terminer leurs compositions, vous faisiez confiance aussi bien à votre instinct de musicien qu’aux retours du public.

Certains des morceaux de l’EP sont joués en live depuis plus d’un an, d’autres depuis quelques mois, ça dépend de quand ils ont été composés. On joue toujours nos nouveaux morceaux en live avant de les clôturer et de les enregistrer pour pouvoir nous les approprier et les tester en ‘conditions réelles’. Après quelques scènes, c’est beaucoup plus naturel et facile de sentir ce qui marche ou ne marche pas dans une composition et, si besoin, de changer certains arrangements. Certains morceaux passent par un nombre incalculable de versions, d’autres fonctionnent dès la version une ou deux – c’est rarement le cas pour nous, on aime souvent se couper les cheveux en quatre –. D’ailleurs, pour le moment, on joue déjà en live quelques morceaux qui viennent d’être composés et qui n’ont donc pas encore été enregistrés. Pour nous, en tant que musiciens, c’est le plus excitant ! On aime que notre set évolue en même temps que nos compositions et ne pas devoir attendre un an ou plus que les morceaux soient enregistrés et sortis avant de pouvoir les jouer sur scène.
Donc, pour répondre à ta question, je dirais que c’est un mélange des deux : on a besoin de sentir la réponse du public durant un live pour pouvoir évaluer nos morceaux. Avec le projet Empty Head, on veut avant tout communiquer de l’énergie et faire bouger le public donc c’est super important pour nous de passer par le test live.

J’aimerais débattre des textes de votre futur EP, Tales of a Modern Man. On y décèle une figure récurrente. Elle semble incapable d’être elle-même, souvent trop coincée dans les contraintes et responsabilités imposées par nos sociétés. Aujourd’hui, peut-on encore faire de la musique à la fois engagée et efficace ? Croyez-vous que la musique puisse conscientiser sur le fait que cette société veut tout, tout de suite, sans réfléchir sur chaque choix et décision ?

On pense en effet que la musique peut aider à faire réfléchir. Dans notre cas, on ne cherche pas vraiment à conscientiser un public par rapport à une problématique sociétale particulière, ni à proposer une solution à un problème. Nos textes reflètent la plupart du temps des réflexions personnelles ou des expériences vécues et ont souvent une dualité : ils peuvent paraître noirs, intimes, profonds au premier abord, mais sont aussi souvent critiques et ironiques. On essaie plutôt de mettre des mots sur certaines pensées qui nous habitent et nous préoccupent, de les mettre à nu, pour que les personnes qui se retrouveraient dans ces textes sachent qu’elles ne sont pas seules.

Tales of a Modern Man suit un fil rouge. Vos chansons critiquent la « pseudo-toute-puissance humaine ». Qu’est-ce qui vous fascine dans cette thématique ?

Le fait que cette ‘pseudo-puissance’ n’est qu’un mirage. L’Homme moderne avec un grand ‘H’ est un être supérieur, à la pointe de la technologie et au sommet de la chaîne alimentaire. Productif, efficace, aisé, heureux, parfait.
En 2023, plus qu’à n’importe quelle autre époque, tout n’est qu’une course aux apparences. Les textes de Tales of a Modern Man s’attaquent à l’envers du décor.

Interview menée par brunoaleas
Photo ©Barthelemy Decobecq

Publié le 23 septembre 2023

Le Pietre dei Giganti Interview

Les forêts permettent de s’absenter du monde ? Et si on le comprenait en musique… on choisit Le Pietre dei Giganti comme bande son. Ce quatuor italien compose un rock brut et tribal. Le batteur Francesco Nucci présente l’univers de la bande.

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« Le second album est toujours le plus difficile dans la carrière d’un artiste », chantait Caparezza. Ce fut le cas pour la bande ?

On avançait avec une certaine terreur. Celle de croire que le second album est le plus difficile à composer. Finalement, ça ne l’était pas. Au contraire, par rapport au premier, c’était plus facile. On avait déjà fait l’expérience du studio donc on bossait sur le disque en sachant déjà ce qu’on voulait, l’objectif et le type de son. Il n’y avait pas non plus l’impact émotif d’être pour la première en studio. C’était vraiment un parcours plus relaxant. Disons que l’enregistrement de Veti e Culti était une fête malgré son ton très sombre.

Les campagnes et forêts prennent énormément de place dans les thèmes de Veti e Culti.

Le premier album nommé Abissi faisait référence au monde maritime. A un certain point, lorsqu’on écoutait les démos, on s’interrogeait sur le futur sujet du projet. Après avoir affronté les thèmes des océans et profondeurs marines, le mot terre nous venait à l’esprit. Nos chansons faisaient aussi écho à l’univers tribal. On pensait vraiment à une symbologie, une sonorité, un archétype. Le thème des forêts est une histoire racontée en quatre morceaux, c’est un concept. Mais la base générale du disque est l’homme, la terre, le tribal. Moi, j’aime bien le définir comme un album sur l’absence. Nous n’avions pas de fil conducteur. Mais, une fois les chansons assemblées, la thématique de l’absence apparaissait claire et nette. Comme penser à un fantôme ou, en tout cas, à quelque chose qui s’en va. Les forêts équivalent à prendre une absence du monde. C’est-à-dire qu’une fois dans les forêts, nous sortons du monde pour entrer dans quelque chose d’inconnu et fantastique. Puis, on retrouve le thème d’un village qui se vide, d’une personne qui nous quitte, l’absence physique, voire même des paroles apocalyptiques qui mènent l’humain à l’essence de l’absence.

J’aime l’importance donnée à la nature, aux éléments essentiels. Je me souviens des textes de Mogol, interprétés par Lucio Battisti, où l’on ressent une nature sacrée. En tant qu’artiste, est-ce nécessaire de se détacher du virtuel, parfois trop inintéressant ?

Ecoute, je suis très réaliste. Je ne dis pas : « Nous devons retourner à la campagne ». Je dis plutôt : « Nous faisons partie de ce monde et ce monde est aussi fait de réseaux sociaux. Ils permettent aussi de faire cette interview à distance, de faire connaître notre disque, et de nous faire connaître ». Qu’Internet soit toujours félicité. Comme chaque chose, le net prédit de bonnes choses et des pièges. Pour un groupe, c’est simple de forcer la perception pour sembler être toujours en tournée, travailleurs, pour après se dégonfler. C’est le risque encouru par les bandes. Il suffit de bien travailler sur ses réseaux et montrer la réalité telle qu’elle est. Désormais, on peut produire à n’importe quel niveau avec des coûts abordables. Puis, quand le disque sonne d’une manière, il faut voir s’il sonne pareil sur scène. Souvent, on nous fait un compliment. Des personnes avouent que nos chansons sont plus belles, une fois jouées en concert. Nous avons réussi à porter nos titres sur scène, de façon optimale. Tout le mérite revient aussi à notre producteur. Il certifie qu’on doit composer des morceaux qui nous ressemblent, qu’on pourra jouer en concert. On ne doit pas se prendre pour je ne sais quel groupe puis se dégonfler. C’est aussi important pour le public qui vient t’écouter.

Pour le prochain album, changerez-vous de style musical ?

Nous sommes en phase d’écoute de certaines idées musicales. L’idée n’est pas de changer de genre mais nous irons vers un horizon, des panoramas, que nous n’avons pas encore sondés. Sans dénaturer le son des Pietre dei Giganti, mais plutôt, en essayant de mélanger les cartes. Nous écoutons divers styles de musique. Nous cherchons des rythmes lointains, africains, caribéens. Ensuite, on voit ce que ça donne une fois qu’on y ajoute des guitares, des voix… c’est ce qui se faisait dans la musique prog. Le rock progressif s’inspire de rythmes d’autres pays pour après les décomposer sur des instruments variés. Nous sommes sur ce terrain de recherche. Il ne s’agit pas de copier Veti e Culti. Nous allons élargir notre langage sous d’autres points de vue.

Interview organisée par brunoaleas
Photo ©Luciano Moneti

Publié le 16 septembre 2023

Batawp Interview

Paranoiæ n’est pas un livre comme les autres. Giulio Rincione, aka Batawp, illustre les pensées d’Alan. Ce personnage torturé entraîne notre cerveau vers l’emprisonnement et la fuite. L’œuvre ambitionne d’être un miroir des lecteurs. L’enjeu est de taille. L’auteur présente ses techniques, sa philosophie et sa fascinante bande dessinée.

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Comment définir Paranoiæ ? Comment le considérer parmi tes autres publications ?

C’est une œuvre nécessaire. Paranoiæ fut ma première bande dessinée auto-conclusive, longue, écrite par moi-même. Il y avait la volonté de dessiner des choses déterminées. D’une part, j’avais vraiment écrit une liste d’éléments à dessiner, plusieurs types de sensations, ambiances, villes, atmosphères. D’autre part, il y avait vraiment une exigence personnelle et narrative de raconter une histoire non-définie.
Vers 2014 ou 2015, je commençais à penser à ce livre. Je ne vivais pas une période heureuse de ma vie. Je ne me sentais pas bien dans ma peau. C’était une période où je n’arrivais pas à me reconnaître. Comme si je trahissais mon essence. Par conséquent, j’étais isolé des autres et je ne savais pas quoi faire. Alors, l’idée était de mettre tout sur le papier, à travers les dessins et paroles. Non pas pour parler de moi. Mais parce que j’étais fortement convaincu qu’à ce moment de solitude, je n’étais pas seul. Je n’étais pas l’unique personne à éprouver ces sensations. J’étais convaincu que je ressentais des sentiments hautement partageables. Paranoiæ, je le définis comme un livre-miroir. C’est une sorte de vitre présente lors des interrogatoires de police. Je suis à nu devant les lecteurs. Comme si je te parlais car toi, tu dois te voir toi-même.

Aujourd’hui, te sens-tu plus Alan, Tête de Patate ou Docteur Bau ?

Actuellement, heureusement, je ne me sens moins comme eux. 8 années se sont écoulées depuis la parution de la BD, et heureusement, l’œuvre a fait son travail. Elle m’a aidé à sortir de certaines situations.
Mais pour revenir aux 3 personnages, je choisirais quand même Tête de Patate. (sourire) Malheureusement, il a un caractère humain. Il fait toujours la même chose, croyant qu’il est différent des autres.

Il y a divers messages, interprétations pour cette BD. J’ai l’impression que tu souhaitais raconter comment se vit un mal-être pour les femmes et hommes piégés éternellement dans une sorte de cage. Mais j’imagine aussi que tu voulais transmettre une atmosphère bien particulière, plus qu’un message précis sur la vie.

Paranoiæ est un voyage brute à faire. Quand tu commences la lecture, il n’y a pas de moment où tu crois pouvoir fuir. A tel point que l’histoire est cyclique. La fin et le début coïncident, ce sont la même chose. Donc, parfois tu peux avoir la sensation que tout va bien -les passages à la plage, les scènes où surplombe un ciel bleu- mais ce n’est qu’une petite parenthèse, car tu es toujours oppressé lors de la lecture. Ce qui nous ramène à notre condition humaine et prisonnière. Nous ne pouvons pas nous échapper de notre corps et cerveau.

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Parmi tous tes titres, mon préféré demeure Vies Dessinées. Et j’admets avoir un attrait pour les thèmes de Paranoiæ. J’avais tout de même du mal à terminer cette BD. Il y a quelques années, je perdais la personne que j’aimais le plus au monde. Certaines planches me renvoient à ce souvenir. J’espère ne pas être confus… ton processus d’écriture était un calvaire à certains moments ?

Pour l’écriture, j’ai fait quelque chose qu’habituellement, on n’a pas besoin de faire, selon le canon didactique de la bande dessinée. Je dessinais et coloriais toutes les planches, sans textes. Quand j’avais vraiment terminé, j’écrivais les textes en une nuit. C’est une méthode extrêmement dangereuse. Mais oui, Paranoiæ fut écrit d’un jet.
Aujourd’hui, quand je le relis, je ne reconnais pas ce que j’ai écrit, vu qu’à l’époque, je rédigeais quasi en trans. Je pourrais revenir à cette méthode si je vivais encore quelque chose de fort dans ma vie. En somme, il est préférable de préparer un scénario à l’avance, pour fermer des cercles narratifs de façon cohérente pour les lecteurs.

Durant ton interview avec Dario Moccia, tu annonçais une idée de boucle. Les lecteurs peuvent s’arrêter à n’importe quelle page. Quand tu relis Paranoiæ, il y a toujours un instant différent sur lequel tu t’arrêtes ?

En 5 ou 6 ans, j’ai lu 2 fois Paranoiæ. Pour l’une, j’avais choisi une page et pour l’autre, c’était une page opposée. Dans ma vie, beaucoup de choses changeaient. J’avais changé d’entourage et moi-même je n’étais plus comme auparavant. Par conséquent, je n’étais plus dans la même phase de la boucle.

Si tu devais choisir un groupe italien pour symboliser la colonne sonore de ton livre, à quel nom penser ?

Cette question est très difficile à répondre parce que Paranoiæ fut écrit et pensé en écoutant The Wall de Pink Floyd. Il y a carrément des phrases de l’album traduites en italien, puis insérées dans les planches. Donc, imaginer une bande italienne à la place de Pink Floyd est difficile. Non pas car il n’y a aucun musicien italien aussi talentueux, c’est juste que j’ai pensé ma BD via The Wall. Oui, je ne sais vraiment pas quoi te répondre. (grand sourire)

Pour la dernière question, analysons ton style graphique. Cette année, lors d’une conférence dans une librairie italienne, tu affirmais ta fascination pour les dessins des enfants. Ce ton enfantin se découvre en lisant tes livres. Il y a une sincérité et vérité dans les dessins des enfants, inatteignables une fois adultes ?

Plus qu’une vérité, il y a 2 choses que j’aime énormément dans leur façon de faire.
Premièrement, le plaisir de dessiner propre aux enfants. Malheureusement, quand on sort de la zone ludique et que le travail devient long, pénible, il se peut que j’en souffre. Réaliser de force une chose qui te plaît, ou plaisait, est assez douloureux. Ce que j’aime chez les enfants, c’est qu’ils dessinent parce qu’ils veulent dessiner. Déjà là, cette observation les porte à un plan supérieur.
Deuxièmement, quand un enfant fait un dessin, il n’en dira jamais qu’il est laid. Les plus jeunes ne critiquent pas leurs dessins en solo. Donc, ils ne vivent pas le sens de la frustration, faute. Alors que nous, dessinateurs, aimons nous l’offrir chaque jour. Quand je conçois mes planches, je pense directement à ce qui ne me plaît pas, à ce qu’il faut améliorer. D’une certaine manière, ces idées éteignent le plaisir. C’est clair qu’elles sont nécessaires pour évoluer. Mais nous parlons de dessins, une activité qui devrait être liée au plaisir.
Les enfants sont d’une extrême sincérité. Ils ont une absence de faute et sentent une joie de dessiner, donc ce sont mes idoles. Un jour, j’espère dessiner, non comme les enfants au niveau technique, mais j’espère réussir à dessiner avec leur état d’esprit.

Interview menée par brunoaleas
Photo ©Martina Deathsy

Publié le 20 août 2023