Kubrick utilise un long travelling latéral et arrive dans le grand rectangle. C’est trop lent, le ballon est récupéré par Hitchcock par un raccord dans l’axe, il fait une passe à Godard qui utilise un jumpcut pour se téléporter à l’autre bout du terrain. Il passe. Renoir lui crache dessus, aucune faute signalée. Duel contre Ozu, et c’est reparti. Ozu qui récupère le ballon avec son jeu bas. Il passe à Guy qui fait disparaître le ballon, qui réapparaît dans le rectangle adverse, dans les pieds de Hitchcock ! Hitchcock, va-t-il frapper ? Il feinte ! Il utilise le suspense pour perturber l’adversaire. Il passe à Bay qui fait une frappe explosive, poteau ! Et c’est récupéré par la défense. Welles tente un long dégagement, le ballon contre-plonge puis plonge. Méliès récupère le ballon et arrive dans le grand rectangle, il se dédouble et passe deux défenseurs. Le centre ! La tête d’Oshii ! Duel aérien, ça finit sur le crâne mou de Svankmajer. Mais c’est pas fini, le ballon est récupéré par Herzog qui n’avait rien à faire là. Il est enragé, il attrape le maillot de Coppola. Faute ! Faute très justement signalée par Hays, l’arbitre américain. Ça sera un coup franc.
Le football, au fond, a beaucoup de points communs avec le cinéma. Un match a une durée similaire à celle d’un long métrage (une heure trente). Le principe est d’éprouver une émotion collective et parfois conflictuelle, par le biais empathique de la projection dans la situation d’autrui. Le plaisir visuel se trouve dans les émotions fortes que procurent les mouvements rapides et violents (les courses, les batailles, les tirs).
Aussi, football et cinéma sont des situations médiatiques colossales, industries complètement starifiées, usant de la publicité et du placement de produit pour graisser les épinards. Son élaboration est coûteuse financièrement et écologiquement, mais reste une chaîne de spectacles incontournables dans la population globale.
Dans les années 20, une des premières personnalités de la télévision française, alors expérimentale, Ernest Chamon, disait déjà que le football allait être « le plus grand spectacle télévisuel ». Il ne s’est pas trompé, puisque de nos jours, la Coupe du monde de la FIFA, en particulier, est devenue un des rassemblements médiatiques les plus généraux de notre monde. Le match de poule entre le Japon et la Tunisie a rassemblé 30 millions de téléspectateurs sur l’archipel. Au Royaume-Uni, 14 millions de personnes regardaient le match en phase de poule contre la Croatie. Dans un chiffrage similaire, 25 millions de mexicains regardaient le match contre la Corée, et 30 millions pour Brésil-Haïti.
Pourtant, la Coupe masculine de la FIFA n’est pas sans controverses largement légitimes, surtout pour cette édition aux Etats-Unis. Des visas ont été refusés pour des raisons racistes, Trump a directement interféré dans le cours de la compétition avec l’annulation du carton rouge de Balogun, le prix des billets est absolument exorbitants, et impossible de s’y rendre quand on est supporter et qu’on habite dans un pays sur la liste rouge des US, ou qu’on est transgenre. Globalement, la Coupe du monde, avant d’être une compétition faite dans l’amour du sport, est une immense machine capitaliste, ici, au cœur même du grand Satan fasciste mondial que sont les Etats-Unis.
Cependant, si le boycott est une noblesse, l’amour du football ne doit pas être entaché par des questions de mépris de classe (le football est surtout populaire dans les classes prolétaires). Et si le football masculin est effectivement une entreprise très machiste et conservatrice qui doit laisser sa place à des alternatives, il n’est pas lieu de faire de la misandrie de bas étage sur la pseudo-masculinité intrinsèque du football : « le foot est un truc de mecs, donc un truc de débiles ».
Nous, cinéastes prolétaires, aimons le foot car c’est un lieu d’images saisissantes (parfois drôles). Sans oublier qu’il s’agit d’un rassemblement populaire puissant. Il relie une large part de la population par des émotions collectives. Mais en tant que gauchistes, nous devons en faire la critique, et elle doit être faite en profondeur.
Lou – Photo ©F. Coffrini, AFP