Blade Runner 2049

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Blade Runner possède un statut particulier au sein de l’histoire du cinéma: si tout le monde s’accorde à dire que le film de Ridley Scott sorti en 1982 a redéfini beaucoup de traits du genre de la science-fiction, il n’a jamais bénéficié de l’aura d’un Alien et n’est finalement l’objet de l’adoration de cercles plus restreints. La multiplicité des versions n’aidant pas; dur de se repérer entre la version cinéma de 1982, la Director’s Cut (qui n’en est pas une) de 1992 et l’extraordinaire Final Cut de 2007. A partir de ce constat, lancer une suite, en plus de susciter un lever de sourcil inquisiteur chez bon nombre d’amateurs du premier, semblait être un pari assez risqué. Mais dès que Hampton Fancher (scénariste de l’opus originel) fut annoncé à l’écriture, Roger Deakins à la photographie, ce bon vieux Ridley Scott, qui semble inarrêtable en cette année 2017, à la production, et surtout Denis Villeneuve à la réalisation, bon nombre de craintes se sont envolées. En effet, fort à l’époque de ses Prisoners et Enemy, vite rejoints par son Sicario, le Québécois a montré qu’il n’était pas descendu à Hollywood pour plaisanter. Ses œuvres oppressantes et à la limite du paranoïaque participent à un tout mêlé à des thèmes déjà exploités dans ses films canadiens, tels que la filiation, le cercle de la violence ou la quête de sens. Dès la sortie de Arrival, apparait la confirmation du talent de Villeneuve à ne sacrifier en rien l’aspect purement émotionnel, voire sensoriel, sur l’autel du film de science-fiction. Désormais, on savait qu’il était l’homme providentiel destiné à faire suite à l’indescriptible monologue de Roy Batty (Rutger Hauer) sous la pluie.

Le premier plan résume à lui seul toute l’ambition du film; à la place de l’œil contemplant la noirceur de la cité tentaculaire de Los Angeles, c’est un œil illuminé scrutant une étendue sans fin de champs synthétiques qui s’ouvre, et avec lui, le regard nouveau de Denis Villeneuve sur l’univers de Ridley Scott, librement adapté de celui de Philip K. Dick et de ses moutons électriques. D’entrée de jeu toute la position du film est dévoilée. Plus qu’une suite ou un hommage, son auteur, désormais incontournable, tient à affirmer une proposition de cinéma totalement différente de celle de Ridley Scott, et passer outre les carcans que pouvaient imposer le statut de suite. Ainsi, et c’est aussi en cela que le film est profondément villeneuvien, le centre du film est davantage une quête de soi, laissant au rapport à la filiation une place prépondérante, qu’un questionnement sur le statut de l’intelligence artificielle. D’autant que l’humanité des réplicants est presque acquise, et pour cause: le carton introductif ne parle pas d’eux comme des « androïdes », mais comme des « humains biofabriqués ». C’est ainsi que toute l’enquête de K, personnage principal du film, le verra remettre en question jusqu’à sa nature de réplicant ayant pour seul but de traquer ses congénères.

Passionnant dans cette quête d’identité, le film l’est tout autant dans sa volonté d’étendre l’univers de Blade Runner, qu’il prolonge d’une manière démesurée: aucun environnement n’est semblable à un autre.

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Villeneuve fait totalement sien l’univers du premier en lui donnant une teneur encore plus noire, sale, proche du post-apocalyptique. La majorité des humains s’étant envolée vers les fameuses colonies de l’extérieur, Los Angeles a parfois en 2049 des allures de ville fantôme. Cette dernière tourne complètement à vide, comme en témoigne le premier survol de la ville, semblant éteinte, si ce n’est que pour quelques avenues et son centre nerveux. Ces environnements sont absolument magnifiés par la photographie de Roger Deakins, qui fait de Blade Runner 2049 un des plus beaux films de ces dernières années. Chaque texture semble palpable, chaque plan est une leçon de composition, et la gestion extraordinaire des couleurs donne davantage une identité propre à chacun des environnements. S’ajoute à cela la longueur des plans qui permet d’explorer ces environnements et de les laisser respirer. Le rythme lancinant de Denis Villeneuve n’est pas sans rappeler la lenteur d’un Andreï Tarkovski, dont Le Sacrifice semble être visuellement référencé dans la première partie du film.
Quant aux rares scènes d’action, elles suivent ce rythme et ne sont absolument pas surcoupées. Chaque impact de la violence des poings et des coups de feu se ressentent via un travail phénoménal sur le son. Car en effet, une fois passée la sidération suscitée par le travail visuel de Villeneuve et Deakins, il serait injuste de mettre de côté tout l’aspect sonore du film. Non seulement son design sonore brut participe grandement à l’atmosphère « industrielle » du film, mais aussi, et une fois n’est pas coutume, la belle partition de Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch qui réussissent à se distancer du classique de Vangelis, tout en ne le citant explicitement qu’une fois, de façon tout à fait pertinente, comme pour faire rimer 2049 avec son illustre aîné. Si le départ tardif de Jóhann Jóhannsson reste regrettable, il n’en reste pas moins quelques éléments semblant tout droit sortir d’une composition de l’Islandais, notamment lors de la découverte de l’immeuble de la Wallace Corporation qui succède à la Tyrell Corporation.

Villeneuve dresse le portrait d’une utopie corrompue par l’hubris, la démesure et l’orgueil humains. Ce monde, c’est peut-être aussi un peu le nôtre, les publicités étant toujours massivement présentes pour nous renvoyer sans cesse à notre propre réalité.

Mais si ce regard macroscopique sur l’univers existe, il n’est jamais là pour faire étalage de la magnificence réelle de la direction artistique, mais pour à chaque fois se recentrer sur les personnages qui y vivent et leurs enjeux personnels.

K. le premier, qui pourrait d’ailleurs être le meilleur rôle de Ryan Gosling, réplicant en proie à un spleen baudelairien. Il fait écho au personnage de Deckard, perdu dans ce monde devenu fou, et endormi par Joi, l’intelligence artificielle lui faisant office de compagne. Campée par une Ana de Armas correspondant parfaitement au rôle, Joi est d’abord déroutante, puis on finit par l’accepter comme le premier rôle féminin du film. Pourtant, et ce malgré sa volonté d’être humaine, il est souvent rappelé à quel point elle est vide et n’obéit qu’à la logique d’un programme. Il est difficile de savoir quoi penser du personnage, car à la manière de K., elle nous paraît si belle, si réelle que chaque rappel de son inconsistance installe un profond malaise et une intense tristesse, comme une réminiscence de la cruauté de ce monde qui ne laisse plus de place aux sentiments ou au rêve, offrant à la place, une sentimentalité tout ce qu’il y a de plus factice. Un des plus beaux moments de ce personnage holographique est d’ailleurs sa prise de conscience: obtenir ce qu’il y a de plus proche d’une enveloppe charnelle, d’une humanité, requiert la faculté d’être fragilisée et susceptible de mourir. Quant à K., il n’investiguera pas sur une simple enquête. Ce qu’il va vivre sera l’occasion de remettre en question ce qu’il est et ce qu’il croit être réel, continuant ainsi les questionnements de prédilection de l’œuvre de Philip K. Dick. Le tout en respectant l’ambiance film noir du premier long-métrage, tout en dédoublant son ampleur. Mais là où l’aspect émotionnel était assez succinct chez Scott, Villeneuve reste égal à lui-même en malmenant ses personnages, en les plongeant (il en va de même pour les spectateurs) dans un doute permanent à propos de leur nature propre.

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Cette enquête mènera K. à ce qui est l’une des plus belles figures du film, à savoir Rick Deckard lui-même, véritablement incarné par un Harrison Ford tel qu’on ne l’avait pas vu depuis Indiana Jones and the Last Cursade (1989). Un tout autre Deckard du premier Blade Runner, devenu une figure magnifique dont le visage buriné accuse le poids des années, de cette vie passée à fuir, à regretter, à se souvenir. Villeneuve n’hésite pas à ajouter une couche d’ambiguïté sur la véritable nature de Deckard et, chose inédite, sur sa raison d’être. C’est au cours d’un entretien absolument fascinant entre lui et Niander Wallace, PDG de la Wallace Corporation aux ambitions divines, interprété par Jared Leto, à qui Villeneuve tient suffisamment la bride pour qu’il ne se vautre pas dans le ridicule, que le film livre un de ses propos les plus forts.
Il profite de son statut de suite pour offrir un discours sous-jacent sur la tendance actuelle à valoriser la nostalgie. Tenter de ressusciter les gloires passées, aussi enchanteresse fut la rencontre première, aussi intense soit la nostalgie qu’on ressent face à un objet donné, il est vain de tenter de le ramener à la vie car on ne peut pas reproduire ce premier contact. Parce que les choses étaient différentes, parce qu’on a changé, et parce que ses yeux étaient verts.

Il est difficile d’écrire au sujet de ce Blade Runner 2049 tant il fourmille de pistes d’analyse et de réflexion à explorer. S’il y a bien une chose dont on peut être certain, c’est qu’à l’instar de son personnage principal, Villeneuve trouve sa propre voie en marchant dans les pas du père. Ainsi, il offre un chef-d’œuvre, le mot est lâché, absolument sidérant, bénéficiant d’un savoir-faire total à tous les niveaux. En égalant sans peine son illustre aîné, Blade Runner 2049 devient absolument complémentaire à l’opus originel tout en s’inscrivant parfaitement dans la filmographie de son auteur. Il est le chaînon manquant entre Incendies et Arrival. Et même s’il s’en dégage une tristesse et une mélancolie écrasantes, le final est d’un optimisme salvateur, encore une fois, à contre-courant de la fin du premier opus. Aussi noir soit le monde, la quête de sens a été accomplie. Il est permis de rêver, d’accepter son destin et, d’enfin, trouver sa place. Cela malgré la fugacité de l’existence, qui sera perdue dans le temps, comme des larmes sous la pluie.

Clément Manguette

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