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Marjorie Goffart Interview

Dernièrement, trois Kurdes sont tués par balle à Paris. L’acte barbare est impensable. Des failles occidentales sont encore à dénoncer. Une question se vaut après avoir eu vent de la situation : comment découvrir les difficultés quotidiennes des minorités ?
Les photographes jouent souvent un rôle important, lorsqu’il s’agit de mieux comprendre les sociétés. La liégeoise Marjorie Goffart ne cache pas son envie de militer via son art.

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Tu milites en prenant des photos. A quel moment de ta vie as-tu choisi cette voie ?

Je suis fille d’immigré. Ma maman est belge et mon papa vient du Nord de l’Inde. Je ne suis pas très connectée à la culture indienne. Il y a toujours eu une remise en question très forte en moi. Peut-être que c’est dû au fait que j’ai grandi à Droixhe (ndr : quartier de Liège), un endroit très multiculturel où se vit le racisme. Bref, tout le monde est un peu dans sa communauté et moi j’avais envie de questionner ça. Je me positionne où là-dedans ? Je voulais dénoncer le racisme et m’identifier en tant que militante. Donc, j’ai commencé à pointer ce que je souhaitais dénoncer, mais pas directement à travers la photo. Au départ, je ne savais pas trop où aller. Puis, j’ai réalisé des études de photographies. Mon travail de fin d’étude portait sur l’occupation Ebola, qui est désormais la voix des sans-papiers à Bruxelles. En gros, je travaillais sur l’invisibilisation des personnes qui participent quand même à l’économie du pays. Les personnes qui quittent leur pays et qui n’ont pas leurs papiers après 10 ou 15 ans sur une autre terre, sont beaucoup plus exposées aux injustices. J’ai commencé par là. Prendre des photos sur ces thématiques devenait une évidence. M’immerger dans la vie des gens, puis le montrer en photos. Aujourd’hui, je me dis encore que je pars de zéro et que les gens photographiés sont plus riches que moi au niveau émotionnel. Il y a un tas de choses à apprendre.
Par après, j’ai travaillé dans la presse et me suis engagée dans le féminisme. L’activité photo m’a vraiment aidé à confirmer mon envie de creuser les thèmes de l’immigration, d’identité individuelle, de collectivité et de m’engager dans un collectif comme Et ta sœur ?.

Par le passé, une personne sans-papiers t’interrogeait sur ta pratique. Elle déclarait : OK. Tu prends des photos. Et puis quoi ?
Cette remarque est assez fascinante. Tu as sûrement envie de changer le monde.

Je crois que ce serait prétentieux d’annoncer vouloir changer le monde avec mes images. Je pense que c’est un outil qui y contribue. Je pense qu’il y a plein de choses qui, une fois assemblées à certaines valeurs, passent vers une première étape importante : la prise de conscience. Après ce premier pas, c’est intéressant de voir si tu es sensible à tel ou tel sujet.
Par exemple, avec Et ta sœur ?, on peut dénoncer autant qu’on veut, il faut savoir se faire entendre. Mais il faut aussi savoir se faire écouter. C’est extraordinaire de faire des actions de rue, mais si on ne nous voit pas, c’est problématique. Qu’est-ce qui va changer si les politiciens ne se bougent pas ? Ce sont de nouvelles lois qui vont vraiment changer les choses. La prise en charge de victimes de violences sexuelles et sexistes est mieux gérée. Les choses bougent par-là, en termes de prise de conscience et de législation. Ces changements ne se font pas tout seul.
Je crois que j’ai besoin d’un témoignage de ce que je vis en images, en sachant prendre de la distance, comme j’ai pu le faire suite à un voyage en Inde.

Prépare-toi à philosopher. Quelques acteurs trouvent leur identité en jouant divers rôles. Ressens-tu les mêmes sensations en photographiant ?

J’apprends à me connaître grâce à la perception que les autres ont de moi. C’est une bonne ou mauvaise chose, je ne sais pas… il faut un peu mixer. Mais quand je me vois faire des ateliers photos, j’ai un stress énorme. C’est drôle car on m’informe toujours que ça ne se voit pas. Je me suis rendue compte que j’étais une personne anxieuse en travaillant, lors de mes rapports sociaux. La photographie implique les rapports sociaux. La prise de vue, enclencher ton appareil photo, j’ai l’impression que parfois que ce n’est qu’un dixième du travail. J’explore tout le côté relationnel lié à l’art de la photographie. C’est là-dedans que j’explore vraiment ce que je suis, mes failles et comment réagir aux fragilités des gens en face de moi. Dès lors, je me suis rendue compte que j’étais une boule d’éponge. C’est un travail de valeurs, un exercice technique. Il faut être sur tous les fronts. Ça m’épuisait. Le travail m’a donc aidé à mieux comprendre mon tempérament. Quand je vois la Marjo d’il y a quelques années, l’étudiante prête à faire des reportages de guerre, ça me fait bien rire. Je suis parfois en PLS devant des femmes qui ont vécu des violences conjugales. C’est utile d’être à l’écoute de soi, sans trop s’auto-centrer. Parfois, il ne faut pas hésiter à se mettre de côté pour laisser la place aux autres, tout en gérant les prises de parole. Que chaque femme de mes ateliers puisse s’approprier sa photo. De base, la photographe, c’est moi, mais les idées viennent d’elles.

Rajastan

Merci de livrer tant de pensées intimes. Maintenant, j’aimerais citer le journaliste Ryszard Kapuscinski. Il était connu pour ses travaux sur le monde oriental. Selon lui, pour effectuer un bon reportage, il faut être un homme bon. Lors de mes études de journalisme, les professeurs n’insistaient pas sur ce point. Préfères-tu garder tes distances ou montrer de l’empathie, pendant une situation tendue ?

Autant y aller à fond, hein (rire). Il y a de plus en plus d’histoires humaines derrière mes photos. Ça me booste énormément. Lors de mes voyages, je peux ressentir à la fois de l’excitation et de la peur. Au Kirghizistan, j’ai vécu une agression sexiste. J’étais assez sonnée parce que je n’avais pas une image négative de ce pays. J’étais sidérée quand j’avais failli me faire embrasser par un guide. Je ne bougeais plus. Je lui refusais son envie plusieurs fois. J’avais plein de photos de ce gars. Au début, le contact passait bien. Survient le problème du patriarcat. Vu que je lui souriais, il s’est cru tout permis. Il y a un problème de considération dans le monde entier. Nous ne sommes pas épargnées en Belgique. Le patriarcat a plein de formes différentes.
Ça m’a mis du temps de publier une photo de lui sur mon compte Instagram. Je voulais jouer la carte de l’honnêteté. Je voulais jouer sur le côté vendeur du réseau social. Il y a souvent un aspect vendeur qui se dégage des photos Insta. Cela me rappelle la signification de Kalopsia, une chanson de Queens of the Stone Age. Le groupe décrit le concept de voir les choses plus belles qu’elles ne le sont en réalité. Je trouve qu’on vit à fond là-dedans. Et avec la photographie, on peut très vite y basculer. Même si ce cas d’agression au Kirghizistan semble isolé, je voulais raconter mon histoire. Je souhaitais voir les réactions des gens. Autant être honnête et y aller à fond. Autant illustrer ses expériences. Tu peux laisser les spectateurs interpréter les messages de tes photos. C’est ce qui fait la beauté de l’art et qui participe à ses libertés. Pour mon cas, sans son contexte, il était impossible de deviner qu’à travers le portrait de mon guide, se cachait un potentiel violeur. Je ne désirais pas avoir peur de me livrer. C’est aussi ça que m’a apporté mon vécu de militante, le fait d’assumer que ma vie intime est politique. Je remarquais aussi que la photo sert aussi à croire les victimes.

Laissons libre cours à ton imagination. Durant le confinement, j’ai écrit ma première nouvelle. Le Dernier Cliché met en scène un photographe. Il excelle dans sa profession. Il arrête le temps pour photographier de magnifiques paysages. Si tu possédais ce pouvoir, quel endroit serait à immortaliser ?

Aaah, fameuse question. Il triche ton personnage. C’est un sacré tricheur (rire). Alors, si je pouvais arrêter le temps… je réfléchis… (silence)
Je ne choisirais pas cette option. A mon avis, je passerais à côté de plein de trucs. J’aurais peut-être la sensation de tricher. Il n’y aurait plus cette tension face aux personnes. La dimension humaine de la photo n’y serait plus. C’est un moment hyper fragile. En secondaire, j’avais déjà un coup de cœur sur les reportages. J’imaginais traverser la Turquie pour rencontrer des Peshmergas luttant pour les libertés kurdes. Ce type de voyage me fait toujours vibrer à mort. Si je pouvais fantasmer mon arrivée sur ces lieux, ce serait pour être dans le feu de l’action… mais le feu de l’action, c’est quoi ? Être dans la guerre ? Nous ne sommes ni des cowboys, ni des cowgirls. Si j’arrêtais le temps, je vivrais un problème d’intégrité. D’où l’idée de cette triche… est-ce qu’il va chez le psy ton personnage ?

Il devrait… mais c’est pour ça que je l’aime bien !

Allons en thérapie, c’est super ! (rire)
C’est terrible de rater le moment parfait pour capturer une photo. Mais ça fait partie du deal. C’est comme ça qu’on apprend de ses échecs. Avoir trop de maîtrises sur tout, c’est impossible. S’imaginer qu’il y a un bon moment pour une prise photo, c’est utopique. C’est à toi de te plier. Ce n’est pas à toi de décider. Je t’avoue cela, mais peut-être que dans deux heures, je changerais d’avis (rire). La sensation de triche serait trop présente en moi. Comme je suis une pro pour culpabiliser pour rien, c’est bon quoi. Non merci, pas de super pouvoir. (rire)

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DRAMA
Photos ©Marjorie Goffart / Interview réalisée le 12/11/2022

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