« Je ne pense pas qu’une chanson soit nocive », souligne Louis Jucker, fondateur de Humus Records. En 2024, il installe une officine éphémère, à La Pharmacie (Lausanne), puis à l’O.V.N.I. (Fribourg). Il y écrit 50 remèdes sonores. Ce chansonnier est pharmacien.

Tes activités te procurent une certaine joie.
Moi, ça me fait du bien d’écrire des chansons et de les partager avec d’autres personnes. Ça fait une dizaine d’années que je le fais. Pour le projet A Pharmacy of Song, je voulais voir si mes mélodies pouvaient être partagées, dès le début. Donc, je désirais savoir si je pouvais réaliser des chansons commandées par d’autres personnes, en fonction de leurs besoins spécifiques, voir si ça leur faisait du bien aussi.
Admettons, je toque à ta porte. Je souffre de dépression. Comment soigner ce type de maladie ?
Bah, la question qu’on va se poser ensemble, c’est : « En quoi une chanson pourrait t’aider là-dedans ? ». Et ça, ce sera à toi de le déterminer. Ensuite, on va établir une feuille de route pour fabriquer une chanson, en répondant à quatre questions. On va essayer de savoir sur quelle émotion on veut travailler, quelle émotion stimuler, rafraîchir ou mettre à distance, etc. On va définir quand est-ce que cette chanson pourrait être écoutée. On va travailler autour de la posologie. Faut-il l’écouter toute la journée, en boucle ? Est-ce une fois le matin ? Une fois dans la vie ? Ou plus jamais ? Est-ce à écouter à plusieurs ou très fort dans la rue ? Ça, c’est en fonction de ce que les gens imaginent.
On travaillera aussi sur une partie du corps. Même si ça paraît un peu plus ésotérique, si tu localises ta dépression dans ta main, dans ton pied ou dans ton oreille, je ne pense pas que ça donne la même chanson, en bout de course. Alors, ce sont des informations intéressantes à avoir. Puis, grâce aux réponses, on établit une feuille de route. Après, j’y réponds avec mon bagage émotionnel et musical. Par conséquent, ça vaut ce que ça vaut. Mais le but est surtout de faire un dialogue, un échange, de réaliser un ping-pong autour de ça. Je pense que cette démarche est vertueuse. En tout cas, ça va être très difficile de te blesser avec une chanson qui sera réalisée avec des intentions bienveillantes, bien sûr.
Si je comprends bien, c’est vraiment un processus collectif. Rien à voir avec l’inconscience collective. C’est-à-dire, tu ne ranges pas les accords mineurs dans une case triste et les accords majeurs, dans une gamme plus joviale. Rien n’est calculé à l’avance. Ça peut donner des chansons imprévisibles, quelque chose d’assez fou.
Comme je disais, je réfléchis selon mon bagage musical et émotionnel. Je laisse, ce qui s’est dit dans la consultation, infuser chez moi. Au moment où je commence à écrire la chanson, je sors les choses de manière naïve, de la façon la plus transparente possible. Le but étant de donner une réponse honnête au problème qui m’est partagé, en tant que chansonnier, pas en tant que spécialiste de quoi que ce soit d’autre. Je me limite à écrire une chanson.
Plus précisément, je crée des ambiances musicales, je me focalise sur l’instrumentation, que ce soit de la batterie, de la guitare, du clavier, ma voix. Je fabrique une ambiance qui me semble être celle que la personne attend, dont elle pourrait avoir besoin.
Tes méthodes stimulent aussi la mémoire de tes patients ?
Non. Je n’ai pas vraiment eu à me centrer sur des problèmes de mémoire. J’ai plutôt eu des gens qui voulaient une chanson pour se remémorer quelque chose, ou alors, pour passer à autre chose.
Crois-tu qu’il y a un caractère magique à faire en sorte que les gens se sentent mieux, grâce à la musique ? Ou bien tout s’explique à travers la science ?
Il y avait quelque chose de magique dans le fait que des gens, qui m’étaient inconnus, viennent me raconter des problèmes personnels, voire assez intimes, qu’ils me fassent confiance pour réaliser une chanson sur cette base. C’était particulier que je puisse écrire une chanson et leur donner en retour, qu’on partage ça ensemble. C’est une liaison assez magique. Ouais.
Certaines personnes se méfient de l’usage des médicaments. On se souviendra de ton initiative comme l’une des meilleures alternatives aux médocs ?
Je n’ai aucun discours à donner sur la façon dont les individus choisissent de se guérir. Ce n’est pas à moi de leur imposer leur rapport à la médecine. Je fais de la poésie. Juste après, je propose aux personnes de la partager avec moi. La consommation de médicaments, c’est vraiment un débat auquel je ne fais pas partie.
Ce qui est sûr, c’est que les gens qui sont venus me consulter avaient déjà entamer un processus de soin. Dans sa vie, si on prend le temps de consacrer 50 minutes à discuter avec quelqu’un d’un, de nos problèmes, on est déjà en train de travailler dessus. Donc, c’est forcément précieux.
D’autres musiciens venaient te voir.
J’ai reçu des gens qui avaient besoin d’une impulsion, de confiance dans leur propre création, qu’elle soit musicale, littéraire ou poétique. Des gens, effectivement, me demandaient une chanson pour oser publier quelque chose. Ça, c’était assez touchant. Maintenant, des musiciens qui souhaitaient être consultés, j’en ai eu assez peu. De manière générale, dans les consultations, on parlait peu de musique. La musique, elle parle par elle-même. On en a parlé assez peu, on l’a peu décrite aussi pour que je puisse me concentrer sur ce que les gens avaient vraiment envie de me raconter, et pour ne pas empiéter sur leurs attentes, sur le résultat de la consultation.
Une maladie est assurément soignée.
La solitude. Ouais, ça c’est sûr. C’est impossible d’être seul avec une chanson. À mon avis, si c’est une chanson qui parle de solitude, elle est un bon médicament pour la soigner.
Ton initiative est née du fait que tu aurais voulu qu’un endroit comme ta pharmacie existe ?
L’initiative est née du fait que j’avais envie qu’un lieu existe. Ce projet a démarré avec une proposition de carte blanche dans cette galerie qui s’appelait la pharmacie. Elle occupait les locaux d’une ancienne pharmacie qui était un lieu vraiment très beau qui était vide, depuis très longtemps.
Je passais souvent devant. Ce n’était pas très loin de chez moi. Ça donnait vraiment envie qu’il se passe quelque chose dans ce lieu. C’était un lieu qui contenait beaucoup de nostalgie. L’endroit était très inspirant. Alors, quand j’ai eu cette possibilité de faire une carte blanche là-bas, puis, d’occuper le lieu en suivant mon concept, dès lors, je voulais voir ce lieu vivre au maximum.
C’était assez fort d’être là pendant un mois, avec mon studio d’enregistrement greffé, mélangé à cette occupation de pharmacie. Ensuite, beaucoup de gens du quartier venaient me voir. Ils avaient la nostalgie de ce lieu. Donc, il y avait quelque chose qui était de l’ordre du rêve. Ouais, ça c’est sûr. C’est une expérience éphémère. Je ne pense pas que ce serait possible de la faire sur une longue durée. En tout cas, pas à cette intensité. Ou alors, il faudrait être remboursé par les caisses maladies suisses.
Parlons-en de la Suisse. Dans ton pays, il arrive souvent que les artistes se réapproprient des endroits, histoire de redéfinir des lieux ?
Ça arrive souvent. Oui. Moi, je trouve que c’est beau. Cette question de l’appropriation est un sujet passionnant. C’est aussi une façon de déclarer qu’il n’y a pas de case posée préalablement, qu’il existe des programmes qu’on peut encore inventer. Je trouve assez beau de défricher des choses comme ça et d’imaginer qu’on crée de la nouveauté. Ouais, ça me paraît naturel que tout ne corresponde pas à un plan établi.
Tu aimes débusquer des objets atypiques pour composer ta musique. S’il fallait choisir un objet qui symbolise Pharmacy of Songs, ce serait lequel ?
Le jukebox. C’est une espèce de truc qui ressemble à un gigantesque frigo de 120 kg. Il s’agissait du premier objet que j’ai amené dans cette pharmacie et il était aussi à la base de ce concept. Puis, il permet de rendre physique la musique. Enfin, c’est un truc qui a une présence pas possible, qui fait un bruit continu. En fait, c’est un créateur de magie. C’est trop beau. Autant pour les personnes nostalgiques de cette époque, plus âgées que moi, qui écoutaient des chansons au jukebox dans les bars, tout comme pour des enfants bien plus jeunes que moi, qui n’ont aucune connaissance de cette histoire, qui écoutent et voient, pour la première fois, un vinyle. Il y a quelque chose de complètement fascinant. Ici, on parle d’un gros vecteur de magie pour ce projet. Et puis, ça suppose aussi qu’on écoute la musique à plusieurs, qu’on prend le temps de l’écouter.
Revenons une dernière fois sur les soins proposés. Aucun domaine ne te fait peur ? Aucune demande n’est en dehors de tes compétences ?
J’aborde tout domaine avec un rapport clownesque. Je me considère plutôt comme polichinelle, pas comme scientifique. Puis, je ne suis pas à la recherche de maîtrise. Je me considère donc comme un imposteur permanent. C’est une posture que j’aime bien. Finalement, mes démarches sont apprises de manière assez autodidacte. Je les pratique avec une naïveté revendiquée. Elle me permet d’être honnête dans cette démarche.
Quant à la pharmacie, la première chose que j’annonçais là-bas, lors d’une consultation, c’était : « Je ne peux vous garantir que la chanson va vous aider. La seule chose que je peux dire, c’est que si je réalise une chanson sur la base de ce qu’on s’est dit, ça m’aura fait du bien. Alors, merci pour ça ». J’essayais d’être très horizontal, très naïf, dans ce processus, afin de rassurer les gens. Il fallait déclarer que je ne savais pas comment les soigner et qu’on allait surtout échanger. Et de cet échange allait forcément naître quelque chose qui ne sera pas nocif. Bref, je ne pense pas qu’une chanson soit nocive.
Interview menée par brunoaleas
Photos ©Michael Hartwell