Comment nier la destruction de l’enseignement ?! La rentrée des classes démarre le 24 août, la première depuis le décret programme. Il fut voté en juin par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce décret provoquait la colère des enseignants, en particulier l’allongement des heures de travail prestées dans une semaine. Des professeurs prévoient le pire : cette réforme aggravera le problème de pénurie du métier. Qui questionner ? Claire Ninin est prof de français. Elle est également rédactrice parmi l’équipe de Wilfried. Ce trimestriel se focalise sur la politique belge.
Elle y décrit les coulisses de son école, ses élèves et préoccupations. Et le plus émouvant ? Elle partage son idéal.

Tu écris pour un magazine indépendant. Comment as-tu débuté ce travail journalistique ?
En fait, ça s’est fait par hasard. J’écrivais de petits textes sur Instagram. J’ai toujours écrit et François Brabant (ndr : rédacteur en chef de Wilfried) est tombé sur mes textes. Il cherchait quelqu’un pour faire une chronique venant d’une enseignante. C’était vraiment son souhait. Il s’agissait de mettre un ou une prof à l’honneur dans son magazine. Histoire de partager son expérience. Et il m’a proposé de faire un test. Il a aimé le texte que j’avais écrit et je me suis retrouvée à faire une chronique en tant qu’enseignante. Ca conjugue vraiment les deux choses que j’aime, à savoir, écrire et enseigner. J’ai tout de suite rejoint l’aventure, je trouvais ça chouette. Voilà ce qui m’a motivé.
Puis, je me demandais un peu quelle était ma légitimité, enfin, toutes les questions qu’on peut se poser. François Brabant me soufflait ses encouragements. Il me faisait aussi des retours sur mes premiers textes pour que je les améliore. Je trouve cette expérience super riche car ça permet d’améliorer mon écriture, d’avoir un retour. Il y a beaucoup de choses à dire pour le moment, particulièrement, par rapport à l’enseignement.
Dans les pages de Wilfried, j’aime lire la partie dédiée aux journalistes. On découvre leur façon de travailler. On imagine alors les coulisses. Là, je trouve génial qu’on t’offre un espace médiatique. Souhaites-tu amener à la réflexion, à chaque fin d’article ?
Souvent, j’ai des idées qui me viennent à des moments incongrus, genre, dans ma voiture. Donc je prends note dans mon GSM. A l’instant où je me retrouve à devoir vraiment écrire, je visualise ce qui peut être développé. Je développe, j’écris et très souvent, c’est trop long. Après, je passe beaucoup de temps à réfléchir sur la manière de réduire mes propos pour respecter le nombre de caractères demandé. C’est vraiment un exercice super intéressant. C’est enrichissant d’apprendre à condenser sa pensée sur quelque chose de plus direct. Et je n’ai pas de difficulté à trouver des idées.
Quant à ce que j’ai envie de dire, quant au fond de mes articles, il s’agit de conscientiser les réalités des professeurs, dans une société où ils sont souvent critiqués. Je pense qu’il y a quand même beaucoup d’incompréhension sur ce qu’est réellement notre métier. Je réalise des liens avec l’actualité, ce qui est en train de se passer pour le moment, je cite les réformes pour que les gens se rendent compte de ce qui va impacter leurs enfants. Après, j’essaie toujours que ce ne soit pas trop politique ou que ça ne soit pas une tribune. J’aimerais que ça reste un regard. J’essaie d’être dans l’observation, de donner une impression, de s’imaginer dans une classe ou de côtoyer des adolescents. J’espère provoquer cet effet quand on me lit : « Ah bah OK, ça me rappelle ceci. Je comprends, c’est ça d’être prof ». Je ne peux pas rester dans l’observation objective, sans donner mon opinion. Il y a trop de choses qui se passent pour le moment donc j’ai envie d’être aussi dans la dénonciation.
Lorsqu’on se focalise sur les décisions de Valérie Glatigny, une question demeure sur mes lèvres. Finalement, l’école sera juste adressée à une élite, en d’autres mots, aux riches ? Est-ce trop exagéré de le prononcer ?
La colère des profs, elle remonte déjà plus loin vu qu’il y a eu beaucoup de réformes, pas mal d’incohérences et les consultations ne furent pas toujours organisées. Par le passé, il y avait moins d’attention médiatique sur le corps professoral. Mais c’est clair que ça ne va pas dans le bon sens et qu’il y a beaucoup d’interrogations. L’impression qui reste en mémoire : tout se fait très rapidement et on n’a pas suffisamment de temps pour bien penser, pas le temps pour savoir ce qui va se passer. Je pense à mes collègues qui vont, l’année prochaine, en première, avoir de nouveaux programmes et qui viennent seulement de les avoir, là, maintenant pour pouvoir créer leur cours. Il y a une sorte de rocher s’imposant à nous. Cette ambiance fait que personne ne s’y retrouve. Tout le monde est perdu. On enchaîne des réunions à gogo, il y a beaucoup de changements… on n’a pas la sérénité nécessaire pour pouvoir réfléchir et pratiquer correctement.
Et par rapport à ta question, plus précisément, ça rejoint ce qui se rapporte au tronc commun (ndr : une formation identique pour tous les élèves, quels que soient leurs projets ou leurs résultats scolaires). Les élèves de deuxième secondaire vont devoir passer la même troisième. Ils pourront seulement s’orienter, au bout de celle-ci. Auparavant, ils pouvaient s’orienter dans l’enseignement général, en professionnel ou en qualification, donc se projeter vers un métier. Désormais, dans les écoles comme la mienne, à indice socio-économique souvent plus faible, on va devoir regrouper des élèves qui ont des projets, des profils extrêmement différents. Cela va créer une très très grosse hétérogénéité dans les classes, par conséquent, on peut imaginer beaucoup de difficultés pour les profs. Et sur cette question par exemple, c’est difficile de savoir quel va être l’impact. Il y a aussi plusieurs personnes pensant qu’en termes d’égalité, ça peut être positif, ça permet de laisser plus de gens dans la même filière.
Mais de notre côté, pour les professeurs, c’est compliqué. Glatigny n’est pas très claire. On ne sait pas trop ce qui va en être de la troisième. Sur des plateaux télé, où des journalistes cherchent du sensationnalisme, on n’aborde pas la question avec les bonnes personnes. C’est le cas aussi des émissions plus sérieuses, où on recherche la nuance, dans des podcasts intéressants, les personnes interrogées sont toujours des universitaires, profs de la quatrième à la rhéto, très peu impactées par cette question. On interroge peu les profs de troisième année qui, eux, vont connaître ce changement. Est-ce que ça va créer plus d’égalité ? Je pense qu’au départ c’était l’objectif. La question à se poser : « Est-ce que réellement ça va créer plus d’égalité ou pas ? ». Dans tous les cas, ça crée du stress, des interrogations.
Le fait d’obliger les jeunes à faire une année supplémentaire dans un tronc commun, c’est compliqué à envisager pour ces élèves. En outre, il faudra enseigner dans de plus grosses classes. Ça, c’est aussi une réalité qui n’est pas beaucoup présentée et ça va compliquer les choses au niveau des profs. Ils vont se charger d’élèves aux profils divers. En fait, ce qui me pose problème, et ce à quoi je pense quand tu me poses cette question, c’est qu’en effet pour les bonnes écoles, elles resteront de très bonnes écoles. Rien ne changera. Pour les écoles de qualification et professionnelles, les élèves de troisième, qui étaient par exemple dans l’enseignement général, car ils se destinaient à faire des études supérieures, vont se retrouver dans des classes beaucoup plus hétérogènes, où le niveau va être très différent.
Bref, pour les écoles professionnelles et techniques, un changement énorme s’annonce. Je me suis beaucoup interrogée sur le sujet. Je suis de gauche à 100 %, ça reste une question prise par la droite. Quand j’écris pour Wilfried, je suis consciente que les gens qui vont davantage me lire sont plutôt des professeurs du supérieur. Par conséquent, je marche sur des œufs quand j’aborde ces questions pertinentes, maintes et maintes fois entendues en salle des profs. Le fait d’être dans un magazine, où il faut apporter une nuance, où l’on regarde les éléments dans leur ensemble, est plaisant.
Il y a tellement de points problématiques. Quant à l’augmentation du temps de travail, sans compensation de salaire, parlons-en. Voilà ce qui se discute dans les médias. Or ce thème reste assez compliqué à aborder. A mon avis, il ne l’est pas. On part d’un principe : si on met tous les élèves ensemble, c’est mieux, plus juste. Cependant, ce n’est pas ce qu’on voit concrètement dans nos classes. A l’heure actuelle, en travaillant avec de plus petits groupes dans les classes professionnelles et qualifiantes, on pouvait avoir plus d’aide, ensuite, créer des cours, en fonction de leur projet. De fait, pour des élèves en animation, il était facile de suivre une activité en lien avec le français, dans laquelle ils allaient pouvoir lire un conte inventé, à des enfants. On essayait de lier les activités à leurs options. Bon nombre de méthodes seront oubliées, mises de côté parce qu’on va devoir regrouper plein d’élèves aux projets différents.
Sans oublier l’idée de faire des économies. Quand on a une classe de 14 élèves en menuiserie, si on réunit toutes les classes ensemble et qu’on fait des classes de 23 élèves, ben à la fin, il y a une classe en moins, comme un prof en moins. Enfin, je ne suis pas sûre que ce soit la bonne solution pour aider les élèves des milieux populaires. D’ailleurs, je pense que beaucoup de régions ont ce sentiment, actuellement.
En t’écoutant, je me souviens d’Edwy Plenel. J’assistais à sa conférence, à la Foire du Livre (Bruxelles). Ce journaliste a cofondé Médiapart. Encore aujourd’hui, il confirmait une obligation de la profession : les journalistes doivent symboliser la sentinelle du peuple. Ces derniers doivent alarmer des failles de notre société. S’autocensurer, alors que tu as énormément à raconter sur la scolarité, serait la pire situation. Une prof de français, avec qui je suis toujours en contact, certifiait l’atrocité de la chose : s’autocensurer, c’est du pain béni pour un état totalitaire. Comme s’il n’y avait même plus besoin de rien pour contrer des personnes prêtes à protester. Mon état d’esprit est de l’ouvrir, tant que nos arguments sont sourcés et nuancés. Il faut rester sur cette voie. Heureusement, Wilfried est sur cette voie.
Venons-en au numéro du printemps. Tu y soulignes un fait alarmant. En Belgique, selon les données de Sciensano, le suicide est la première cause de décès chez les 15-24 ans. Tu insistes aussi sur le concept du village dans tes articles. Veiller au bien-être des élèves, ces mots constituent la première mission des professeurs.
Oui, c’est sûr. Ca l’est. Les manifestations, les prises de parole, les tribunes, les profs qui vont débattre sur des plateaux, si on analyse ces discours, la base toujours est la même : on se tracasse pour nos élèves. Ils sont vraiment préoccupés par rapport à leurs élèves, à leur bien-être, à l’exigence qu’on leur demande, à justement toute cette question de pouvoir sortir de son milieu, aller vers des études supérieures, à la manière de les aider au mieux, à la façon d’embrasser leur vocation, à les aider à trouver leur voie dans la vie. Tout ce qui pose problème, tout ce qui révolte les profs, tout ce qui les fait le plus réagir, c’est quand on touche à ça, quand on sent nos élèves empêchés, qu’on ne va pas les aider, qu’on ne va plus pouvoir faire ce qu’on veut, qu’on ne sera plus présents pour eux. Et dans mon article, je parlais aussi des centres PMS. Ce service est tellement, tellement, tellement, sous-estimé dans les écoles. On a deux, trois, dames gérant plusieurs écoles. Elles sont là une demi-journée par semaine, alors qu’on a de plus en plus de demandes pour s’occuper de santé mentale, des demandes d’élèves dans des détresses terribles.
Nous, en tant que prof, on n’est pas toujours armés car on n’est pas formés à ça. Sans compter la somme de travail à réaliser, tout le volet pédagogique prend du temps et de l’énergie. On fait de notre mieux. Néanmoins, on a vraiment besoin d’avoir des gens formés qui puissent être présents, qui puissent aider davantage nos élèves. C’est un manquement énorme. En Belgique, le suicide est un gros problème chez les jeunes, particulièrement. Il n’y a pas le budget, l’attention nécessaire pour guérir cette souffrance. En tant que prof, on le voit tous les jours, on le constate avec tristesse chaque jour.
Dans le numéro 25 du magazine, tu décris ton environnement. Tu décryptes l’arrivée d’un détaché pédagogique, au sein de l’école. On ressent, à la lecture, l’envie de dénoncer la déconnexion totale de l’individu, ne saisissant pas les réalités de terrain. Tu assistes même à une tentative de transformer l’école en entreprise. Citons un historien français, Johann Chapoutot. Il compare la logique de management au nazisme dans son livre, Libre d’obéir. D’ailleurs, lors d’une conférence, il déclare ouvertement : « La banalité du mal, ça marche très bien pour un diplômé d’école de commerce ».
Oui. En fait, lors des plans de pilotage, je le ressentais. Les plans de pilotage nous demandent d’avoir des résultats chiffrés. On doit se fixer des objectifs pour 4 ans. Au bout de 2 ans, on a une réunion, on doit vérifier si nos objectifs sont atteints. Ca doit être chiffré, ça doit être concret. L’exemple parfait : en français, en fin de deuxième, il faudrait diminuer le nombre d’échecs. Sauf qu’en réalité, c’est tellement multifactoriel. Je veux dire, je pourrais décider que je ne fais absolument rien et peut-être que mes chiffres seraient meilleurs l’année d’après, en prenant en compte des élèves différents qui auraient appris différemment. Ils seraient arrivés à mon cours plus en forme, peut-être, j’aurais peut-être mieux donné mon cours… comment savoir si le jour même de l’examen, si les jeunes seront motivés ou pas ?
Enfin voilà, il y a tant d’aléas. Pourquoi endosser une telle responsabilité aux profs ? Chaque élève est unique. Chaque élève a ses besoins. Nous sommes là afin de comprendre leur fonctionnement. On travaille avec des enfants, avec l’humain. Que viennent faire des graphiques là-dedans ? Ce monde n’est pas le nôtre. On nous balance des termes d’entreprise. On nous affiche des graphiques pour comptabiliser le nombre d’élèves de telle année, ayant réussi telle épreuve. Dès lors, nous, les profs, on se questionne sur ce charabia. Pour nous, il n’y a pas de graphique, juste des personnalités singulières.
En 2025, Jérôme Colin publie Les Dragons. Cette fiction présente des jeunes internés dans un centre de soins pour adolescents. L’auteur rapporte les propos d’une psychiatre, lors d’une interview : « On ne propose plus un idéal fort à la jeunesse ». Le capitalisme est néant. Selon moi, cette idéologie est toxique. La suivre fait des ravages. Sans parler de la société occidentale composée d’individus matérialistes, raison pour laquelle certains jeunes s’évadent en se dédiant à la spiritualité. Les Dragons donne à réfléchir. Et toi, quel idéal aimerais-tu proposer aux jeunes de ta classe ?
J’ai toujours adoré l’écriture, ainsi que la lecture. Je suis prof de français, avant tout. Puis, je suis devenue prof. Au début, mes missions étaient claires : apprendre aux élèves à avoir une bonne orthographe, leur donner l’envie de lire, leur donner l’envie d’écrire, leur montrer à quel point le français peut être merveilleux, leur ouvrir les portes de l’imaginaire. J’étais là-dedans, je le suis toujours. Mais en vieillissant, en devenant une prof un peu plus aguerrie, j’accorde plus d’importance à l’humain. Je me focalise sur la relation : leur permettre d’avoir confiance en eux, les conseiller et orienter.
Par après, ça me fait plaisir de recroiser des élèves qui viennent me saluer avec un grand sourire. Je n’oublie pas mes cours. Ils tendent à porter un idéal, c’est-à-dire, une vision du monde plus égalitaire, plus juste. C’est aussi ce qu’on essaie de transmettre dans nos cours pour les aider à s’orienter.
En face, les élèves vivent leur quotidien d’enfants, mais aussi d’élèves, d’ados, le chamboulement des hormones, la découverte de l’amour, les nouvelles amitiés. C’est surtout ça qui les intéresse, en fait. A 15 ans, ils ne sont pas encore dans des réflexions d’adultes. On va les accompagner. Le but est de traverser cette période, ensemble. Je m’en fous qu’ils valident un doctorat plus tard. Ce n’est pas l’objectif. Je m’occupe de semer des graines pour leur futur, qu’ils arrivent à prononcer les mots pour affirmer ce qu’ils veulent dire pour se défendre, pour expliquer qu’ils ne sont pas d’accord, pour exprimer leurs sentiments, que les idées noires ne restent pas bloquées à l’intérieur. C’est ça que j’essaie de faire au quotidien, mais bon, c’est beaucoup de pression. Pourtant, le plus gai dans mon métier, c’est la relation avec les élèves.
Interview organisée par brunoaleas