Juni Ba a une patte artistique atypique. Il est aussi un conteur captivant. Société idéale, héritage… que retenir de The Boy Wonder et Mobilis ? Réponses de l’auteur !

Via The Boy Wonder, tu présentes Damian Wayne. Il a été élevé par des assassins. Désormais, il se nomme Robin, l’acolyte de son père, Batman. Il se cherche et doit faire confiance à ses pairs. Il doit trouver sa place dans la Bat Family. Tout au long de l’histoire, j’ai médité au sujet de la ville où se déroule l’action. Je n’avais pas l’impression d’être à Gotham, où l’ambiance est morose, voire déprimante, comme certains auteurs et dessinateurs ont pu développer – à l’exception près de l’apparition de Red Hood, rendant la lecture un peu plus trash –. Je suis donc content d’observer une nouvelle version de cette ville, loin d’une atmosphère propre à l’asile d’Arkham. J’ai longtemps réfléchi à cet aspect de ton livre. Maintenant, citons Angela Davis. Elle affirmait : « La prison aurait dû être abolie depuis longtemps« . La militante américaine est convaincue que la prison est un refuge d’idées rétrogrades comme le racisme. Cette pensée semble s’aligner avec la philosophie de ta BD. Veux-tu qu’on retienne ton livre comme post-moderne ? Est-ce une œuvre déconstruisant les idées dominantes de manière ludique ?
J’imagine. Ouais, je ne sais pas trop. Je réfléchissais plus à l’aspect pratique des personnages, à quoi ils servent dans leur contexte. J’ai imaginé Damian débarquer avec son background, son éducation, les idées mises dans la tête. Finalement, il débarque dans un environnement où toute l’idée, c’est de pouvoir aller au-delà des limites de deux figures parentales. Ça pose aussi la question de la limite de son activité de super-héros. Et naturellement, la conclusion à laquelle je suis arrivé est la même que celle prononcée par Angela Davis. C’est-à-dire, tu participes juste à un système particulier. Le système fait ce pourquoi il a été conçu, mais c’est un système qui est conçu pour broyer l’humain. Donc, forcément, Damian voit ça.
A la base, l’idée principale était qu’il il arrêtait le même cambrioleur à chaque chapitre. Ce même cambrioleur à qui l’histoire est racontée. En fait, il était censé apparaître dans chacun des chapitres et combattre Damian, après avoir commis un nouveau crime. Damian le renvoyait ensuite chez les flics, à chaque fois. L’histoire d’après, il était à nouveau dans la rue, à nouveau pauvre et en galère. Il se retrouvait encore à devoir commettre un crime. J’aimais des trucs ultra hardcore. Je souhaitais me concentrer, non pas sur les serial killers, mais sur la grosse majorité de gens qui galèrent. Puis, mettre en avant le côté cyclique, celui où on t’envoie chez les flics et il n’y a pas de place dans les prisons. Le perso sortait du cycle et le cycle se répétait juste après.

As-tu l’impression que tu as amené un peu de lumière dans l’univers DC ? Certes, Superman est proche du peuple et recharge ses batteries grâce au Soleil. Mais, on a souvent droit à des récits assez sombres. Tu t’éloignes de la noirceur propre aux comics DC.
Pas vraiment. Mais références à moi, c’est Darwyn Cooke. Ce n’était pas quelqu’un de particulièrement cynique dans ses histoires. Donc non, au contraire, j’avais plutôt l’impression de revenir un peu à la base de ce qui faisait ces persos. Ce sont des persos qui représentent l’idée d’essayer d’améliorer le monde autour de soi, de faire tout ce que le système est censé faire, mais ne fait pas car corrompu. J’ai pris l’angle qui allait bien avec les histoires que j’avais envie de raconter. Je ne crois pas l’avoir fait en réponse, nécessairement, au ton classique de Batman. Même Batman est un héros aux tons différents, finalement. On le voit toujours comme sombre. Alors qu’en réalité, quand tu lis les BD régulièrement, le gars est entouré de la Bat Family. C’est genre une quinzaine de personnes à ce stade. L’image de Batman, symbole du type hyper sombre, tout seul, est fausse, depuis très longtemps. Il y a deux ou trois éléments que j’ai conçu exprès, en réponse à l’image qu’on se fait habituellement.
Je voyais ton écriture comme un vent frais. Si on pense au Batman de Frank Miller, il se fait justice soi-même et ressemble à un pauvre malade. The Boy Wonder est vraiment un excellent conte pour découvrir la Bat Family. A la fin de ton histoire, un modèle de société est proposé aux lecteurs. Ce final rend ta bédé exceptionnelle.
C’est comme si tu rêvais d’une société où la sensibilisation l’emportait sur la répression. Est-ce trop difficile à appliquer, ici et maintenant ? Ou es-tu convaincu qu’on peut aboutir à ce type de société ?
Selon les BD sur lesquels je bosse, je suis plus ou moins optimiste, plus ou moins négatif. La raison pour laquelle The Boy Wonder finit comme ça est liée au fait que je bosse sur un bouquin de super-héros. Dès lors, le but est d’être justement optimiste, un peu idéaliste. C’est tout le principe de ces personnages. C’est à ça qu’il servent, en fait. Ce truc de vouloir rendre les super-héros réalistes me dérange. C’est insensé. L’objectif est d’imaginer des persos qui soient le concentré de tout ce qu’il y a de meilleur en nous. Imaginons une histoire qui se finit bien, où les protagonistes arrivent à mettre en place un système qui fonctionne. Où ils arrivent à aller au-delà des limites classiques, en s’éloignant de l’autosabotage constant des humains.
Pour ce qui est d’appliquer la société idéale, si elle est viable ou non, j’en sais rien. Ça dépend des sociétés, des groupes, j’imagine.
Considères-tu certains dessinateurs comme des super-héros ?
C’était le cas quand j’étais plus jeune. Plus maintenant. La culture Internet a contribué à me dégoûter de ça. Il y a une tendance qui s’est développée, celle de sacraliser les gens, de les mettre sur des piédestaux… les humains sont des humains. Une phrase est bonne à retenir : « Tout le monde fait caca ».
(rire) Oui, c’est vrai. C’est beau repère, un beau critère.
Il n’y a pas quelqu’un qui soit au-dessus des autres. Les toilettes sont le grand égalisateur de l’humanité. (rire)
Passons à Mobilis. Il s’agit du récit d’une enfant adoptée par un savant, entourée par les ruines du monde aquatique. Une question s’imprime en mémoire, quand on lit Mobilis : « Qu’aimerait-on léguer aux jeunes générations ? ». Mais on va plutôt se tourner vers une autre interrogation. Il y a une membre, surnommée Mouche. Elle voulait te questionner. Ce qu’il y a de plus beau à léguer à la jeunesse est l’amour inconditionnel ?
J’ai envie de répondre : « Ça ne se mange pas ». (grand sourire) Ma pensée est très africaine, bizarrement. C’est une réflexion très pragmatique. Revenons un instant à Mobilis. D’un côté, c’est la logique du vieux daron qui te dit : « Je t’ai donné à manger, je t’ai donné un toit ». De l’autre, l’enfant est en manque d’affection et se plaint : « Ouais, enfin, tu n’étais jamais là ». Bref, je ne sais pas. Si tu te préoccupes de l’autre, tu fais en sorte qu’il vive correctement. Voilà, je n’ai pas une réponse à donner. C’est fort nébuleux dans ma tête.
Nemo essaie de l’abreuver de grosses notions philosophiques. Elle, en face, elle lui répond des trucs très pragmatiques comme : « Il ne reste rien, autour de nous ». Donc bon, c’est très mignon, mais concrètement, les notions apprises servent à quoi ?

Parlons-en de Nemo. Il offre un apprentissage. Il joue le professeur pour cette enfant adoptée. D’ailleurs, on en apprend davantage sur ce capitaine, dès qu’on découvre ses lettres. On le perçoit à travers ses derniers mots, ça laisse songeur. Comme si la fin du monde se résumait à ne plus se raconter d’histoire. L’apocalypse équivaudrait à vivre dans le flou le plus total, sans lire aucun témoignage salvateur.
Je me focalise surtout sur les regrets aussi bien du père que de sa fille adoptive. Le gros problème de leur relation est causé par une personne, avec qui on est bloqué, ayant plein de problèmes, refusant de l’admettre. Oui, effectivement, Nemo se raconte des histoires jusqu’à la fin. D’ailleurs, je suis très ambivalent sur la nature des lettres. Je les avais écrites, en essayant de me mettre à la place de quelqu’un qui sait qu’il a des problèmes mais qui a encore du mal à lâcher prise. Comme s’il ne savait pas se détacher de cette espèce de roman interne, créé autour de lui-même. Ce perso est la quintessence de quelqu’un qui sait qu’il a fait n’importe quoi. Néanmoins, il n’arrive pas à lâcher tous les mensonges qu’il s’est raconté pour les justifier. Il est juste en train de se mentir à lui-même. Il préfère alors tout arrêter… je catégorise cette bande dessinée comme déprimante.
Parfois, il suffit de rencontrer une personne pour que notre vision du monde change du tout au tout. Le capitaine change à travers le regard de l’enfant.
En tout cas, il prend foi en elle, ça c’est sûr. Pour le reste, je désirais partager l’image de quelqu’un qui réalise : « Je n’ai plus rien à apporter parce que ma capacité de concevoir les choses atteint ses limites ». Or, il est face à quelqu’un qui a une nouvelle manière de le faire. Les gens ont des visions différentes du personnage, de ce qui se passe, du final.
Interview menée par brunoaleas