I.Care Interview

Du 13 au 23 novembre 2025 se déroulait l’exposition Ni vues, ni connues, organisée par l’ASBL I.Care. Un témoignage unique sur la vie des détenues Belges, mettant en lumière des existences que l’on veut tapir dans l’ombre. J’ai eu la chance de pouvoir interviewer Charlotte Beco, infirmière, et Mathilde Bruyer, éducatrice. Elles sont initiatrices du projet. 

Pouvez-vous me décrire votre projet ? Quel en a été le point de départ ? Vous êtes parties de quel constat, quelle analyse par rapport à votre public ?

Notre projet photo a été lancé dans le cadre de la journée du 8 mars 2025, la journée internationale pour les droits des femmes. Nous souhaitions faire une activité originale avec les femmes incarcérées pour valoriser cette journée et leur expliquer en quoi elle consistait. Nous recherchions quelque chose de spécial et personnalisé, où les détenues étaient des participantes actives du projet. Ainsi est née l’idée de faire un projet photo avec comme thème : « Etre femme en prison ». Les femmes devaient choisir dans leur cellule un objet qui symbolisait le fait d’être une femme incarcérée. Pourquoi les objets ? Car nous ne pouvions pas prendre les femmes en photo pour des raisons de confidentialité, et pour que leur visage ne soit pas associé à la prison. Les objets permettent d’ouvrir un dialogue. Nous avons pu aborder plein de choses que nous n’aurions pas pu aborder autrement, avec l’objet comme média. C’était assez chouette. Ça générait plein d’idées différentes.

Comment les détenues ont-elles vécu le projet ?

Elles étaient plutôt emballées quand on a fait la promotion. Nous avons eu pas mal de participantes qui étaient vraiment partantes pour le faire. Cependant, nous ne pouvions réaliser notre projet que sur deux ou trois jours, sur des créneaux horaires assez restreints, et nous n’avons pas pu voir tout le monde. Ça demandait quand même un petit peu de débats, pour générer des idées de photos qu’elles pourraient faire. Au début, quand on abordait le sujet : « Être femme en prison », elles répondaient : « C’est quoi en fait être femme ? Est-ce que ce n’est pas plutôt être humain ? Quel genre d’objet s’attache à ça ? ». Ça nous lançait dans des discussions et, avec les discussions, elles pensaient à plein de trucs qui émergeaient. Quand elles étaient en duo, c’était chouette car elles avaient des débats entre elles. Nous étions attentives à ce qu’elles disaient et cela nous permettait de faire le livret. Nous espérons que lorsque l’expo sera au quartier femmes, cela permettra le dialogue entre les dames, visiteurs, agents. Que ça amène à des discussions sur la condition de la femme en prison.
Pour celles qui n’avaient pas pu, ou ne souhaitaient pas participer au projet, nous leur avons amené des petits cadeaux. Le but était que les gens se sentent à l’aise de nous dire : « Non ». Parce que ça fait aussi partie de notre travail. Ce sont des femmes qui n’ont pas toujours la possibilité de poser leurs limites. Le but était aussi de leur dire : « OK, vous avez mis vos limites, ça ne change rien à la relation qu’on peut avoir en dehors de ce projet ».

Le projet a eu un impact sur le lien que vous aviez avec elles.

Oui, c’était chouette pour nous car nous allions faire des photos avec des filles qui étaient déjà dans nos suivis, et c’était une manière d’aborder d’autres sujets que ceux qui viennent habituellement en entretien. C’était une manière pour nous de les voir différemment, dans un état d’esprit plus positif. Cela a amené plus de bonne humeur et d’entrain. C’était une bulle de positivité. Elles étaient aussi contentes car nous allions les voir dans leur cellule à des moments où elles étaient normalement enfermées, ça faisait une petite excitation. Alors que d’habitude, il y a juste le quotidien, le temps qui passe et l’ennui.
Suite à cette activité, on a eu de nouveaux suivis. En faisant du porte-à-porte pour la promotion du projet, il y avait des dames que nous n’avions pas pu rencontrer avant cela. Nous avons pu créer un premier lien qui a débouché vers des suivis.

Qu’a créé, chez les détenues, le fait d’être exposées ?

Avant de commencer à prendre les photos, on posait le cadre, ce qu’il allait advenir des photos qu’on allait prendre. Elles ont dû signer un consentement pour montrer qu’elles étaient bien d’accord. C’était super important qu’on leur explique bien tout, qu’elles soient éclairées sur ce qui allait se passer. Notre premier objectif était que ce soit clair pour elles et qu’elles puissent faire un choix éclairé.
Dans l’ensemble, elles étaient contentes parce que ça mettait la lumière sur ce qui est fort invisibilisé par la société. Elles ne se sentaient pas exposées, car le but n’était pas de braquer une grosse lumière sur leurs visages et de les livrer à l’extérieur, mais d’exposer la prison et les conditions d’incarcération, plus spécifiquement les conditions d’incarcération des femmes. C’est cela qui était mis en évidence. Elles ne le vivaient donc pas comme une intrusion.
Elles étaient un peu nos directrices artistiques, de toute façon ! Elles nous guidaient dans la manière dont elles voulaient que les objets soient pris en photo. Au final, nous étions plus dans l’exécution. Elles exposaient ce qu’elles avaient envie d’exposer.

Les prisons peuvent être des endroits, où la survie occupe la majorité du temps des détenues. Est-ce que l’art, la créativité, les maintiennent en vie ?

Ce qui marque la prison, c’est l’ennui. Pour beaucoup, elles sont enfermées dans une cellule de 9 m², 22h/24, s’il n’y a pas de manque d’effectifs ou de grèves, sinon c’est 24h/24. Les douches, préaux et visites ne sont pas toujours assurés. Le temps est extrêmement long en prison. Elles essayent de trouver des manières de le rentabiliser et de le faire passer plus vite. Elles cherchent à rendre ce temps un peu utile pour leur réinsertion ou leur bien-être. 
Nous pensons que la créativité sert à ça aussi : à faire passer le temps, à penser à autre chose. Elles sont enfermées, donc il y a beaucoup de ruminations. Le fait de pouvoir se concentrer sur autre chose, lors des différents moments créatifs organisés dans le quartier femmes, ça leur permet de ne pas être tout le temps dans leurs pensées négatives et dans tous les problèmes qu’elles rencontrent. Ça leur apporte du mieux-être dans la détention. Puis, parfois, c’est thérapeutique aussi : le fait de pouvoir exprimer des choses qui sont parfois difficiles à verbaliser, les exprimer en faisant des photos, des dessins, en écrivant, c’est positif, ça les apaise.

Comment ont-elles réagi au fait qu’elles allaient recevoir des lettres ?

Elles étaient contentes ! Ça les valorise énormément. Elles se disent que ce qu’elles font à l’intérieur peut être montré à l’extérieur, que ça a touché des personnes. Parfois ce sont des femmes qui ont une estime d’elles amoindrie, due à leur parcours de vie. Avoir des retours positifs, d’inconnus, par rapport à leur participation à ce projet, c’est énorme.
Même avoir un retour, en fait, c’est rare, mine de rien, qu’elles aient la suite d’un projet ou d’une histoire. Leur dire que le projet a été concrétisé et qu’elles vont avoir un retour malgré le fait qu’elles sont incarcérées, nous croyons que c’est précieux. Car quand on est en prison, on est hors du temps, hors de la société, on ne sait pas trop ce qui s’y passe. Et quand il y a des connexions, même petites, qui se produisent, nous pensons que c’est déjà précieux.

Qu’avez-vous espéré que les visiteurs retiennent de l’expo ? 

S’ils retiennent que ce n’est pas l’hôtel en prison, c’est déjà pas mal. Parce que c’est quelque chose qu’on entend beaucoup : « La prison, c’est comme un appartement, ils sont quand même super bien, ils ont trois repas par jour, alors qu’ils ne doivent rien payer ». C’est quand même scandaleux. La première chose à faire réaliser, c’est que la prison, ce n’est pas l’hôtel, que la prison n’est pas géniale. Personne n’a envie d’y aller. La prison n’est pas une solution en soi. Faire réaliser aux gens ce que c’est, pour essayer d’enlever des idées reçues qui existent.

Ré-humaniser aussi ces personnes qui sont derrière les barreaux. Dans le conscient et l’inconscient collectif, on s’imagine que ce sont des monstres. En fait, non : ce sont des personnes avec un parcours de vie. Les ré-humaniser à travers ces photos, nous trouvions que c’était super important. Nous espérons, en tout cas, que ça pourra marquer certains esprits. Certains visiteurs nous ont confié qu’ils ne se rendaient pas compte de ce que c’était. Quand il y aura des reportages à la TV, sur la surpopulation dans les prisons, ils pourront se dire : « C’est ça en fait qu’elles vivent ».
Pour approfondir, avant d’humaniser, il faut savoir et conscientiser que ça existe. Pour certaines personnes, c’étaient juste des histoires qu’on entend dans les médias et ça ne semblait pas réel. Et c’est compréhensible : c’est un milieu qu’on ne connaît pas et c’est rare qu’on y ait accès, qu’on ait un regard là-dedans. On a l’impression que ça n’existe pas. L’expo était une manière de dire : « Si, c’est réel, et il y a des gens qui vivent dans ces conditions-là ». Pas seulement des gens : plus spécifiquement des femmes. Parce que les personnes incarcérées sont déjà des personnes auxquelles on ne prête pas attention, mais dans cette minorité, il y a une autre minorité : les femmes. Il faut savoir que les femmes représentent 7% de la population carcérale mondiale, et le chiffre est à peu près le même en Belgique. Donc, elles sont si peu nombreuses, qu’on estime souvent que ça ne vaut pas la peine de s’en occuper, de penser à la réinsertion, de leur donner un travail, quelque chose de qualifiant, des activités. 
Déjà, quand on est détenue, on n’est pas spécialement bien traitée ou considérée, mais quand on est femme détenue, nous pensons que c’est encore plus compliqué. Et le but évidemment n’est pas de pointer qui a les pires conditions d’incarcération, de faire un concours. Mais il faut savoir qu’au sein même de la prison, il y a encore de la discrimination, et qu’il y a des gens qui sont favorisés ou défavorisés encore plus par le système. Être une femme incarcérée, ce n’est vraiment pas facile. Ça rajoute un facteur de vulnérabilité.

Interview menée par Mouche

Publié le 19 mars 2026