Plus on vieillit, plus on devient sensible. La phrase sonne comme le pire cliché… pourtant, grandir en s’informant, questionnant, aimant, sont les meilleures actions pour stimuler notre sensibilité. Un musicien le prouve aisément. Florent Marchet écrit comme nul autre. Ce compositeur regarde le monde, ne délaissant pas les thèmes les plus durs. Sa poésie touche au cœur. Ses mots sont inoubliables.
Son nouvel album, Mobil Home, sort ce vendredi. Découvrez l’interview exclusive ! Son inquiétude n’est jamais très loin de sa sagesse.

Bruno : En écoutant les paroles de « Tant que tu respires », je me rappelais d’une BD nommée Toutes les morts de Leila Starr. Sa protagoniste fait une différence entre mourir et disparaître. Selon elle, une personne disparaît quand on ne se souvient plus d’elle.
Oui. Oui. Bah, disons que c’est ce qu’on dit. On meurt définitivement quand plus personne n’a de souvenirs des défunts. On meurt deux fois. « Tant que tu respires », cette chanson, elle pourrait avoir l’air un peu sombre, mais c’est une pulsion de vie que j’essaie d’exprimer, à la venue de la cinquantaine. Je réalise combien l’existence est quelque chose de fragile et d’éphémère. J’ai commencé à perdre des amis, des gens que j’aimais, mais aussi, des figures tutélaires parmi les artistes. A travers ça, je veux rappeler que celui ou celle qu’on aime va, ou peut mourir, qu’on peut être séparé des gens qu’on aime. C’est une façon d’arriver à vivre de manière plus droite, sans doute. Malgré tout, il faut quand même être un minimum dans le déni, parfois. Je suis constamment entre le fait de me dire que je suis chanceux et que tous ceux que j’aime autour de moi peuvent mourir.
Et en même temps, je vis cette vie comme si nous étions tous immortels. Donc je suis, tout le temps, parmi ces deux sentiments à la fois très ancrés et présents en moi. Je ne suis jamais tiède par rapport à tout ça.
Nathalie : Tu l’avais déjà exprimé de manière extrêmement bouleversante dans ton album précédent avec ce cri d’amour adressé à tes enfants.
Oui. Alors là, « Tant que tu respires » est plus une chanson pour leur mère. Ca faisait longtemps que je voulais écrire une chanson d’hommage à ma compagne et je n’y parvenais pas. Ca fait plus de 15 ans que j’essaie d’écrire cette chanson. Je n’y arrive pas, j’y joue à chaque fois. Puis, je trouve qu’il y a tellement de chansons d’amour qui sonnent creux. C’est soit un programme marketing, soit un programme de développement personnel. Il fallait que je trouve l’astuce. C’est toujours pareil. Je me pose la question de savoir où mettre la caméra. De toute façon, une chanson, c’est ça. En tout cas, moi j’y passe beaucoup de temps. Je désire aborder divers sujets. Parfois, je mets un temps infini, avant de trouver la caméra.
Bruno : Tu mentionnais l’immortalité. C’est intéressant. Il y a des poètes qui voient leurs poèmes comme un album photos. Comme s’il s’agissait de laisser une trace de l’époque, du langage, des comportements et coutumes. « Mobil Home » est une chanson qui décrit une personne semblant faire partie de toi. On y découvre une dame bouleversante. Souhaitais-tu immortaliser ce personnage ?
Alors, je sais pas si je veux immortaliser. J’ai le besoin de parler de ceux qui sont à la marge, de donner la parole aux personnes à qui on ne la donne pas. Ca, pour moi, c’est quelque chose d’assez important. Les personnages de second plan, les marginaux, m’ont très tôt intéressés. Alors, soit ces personnes sont en dehors de l’ordre établi par choix, dans ces cas-là, cela peut être assez chouette, soit, malheureusement, la plupart du temps, ce n’est pas du tout par choix. Dès lors, on se rend compte que c’est la société qui écrase complètement et qui n’est absolument pas solidaire.
Et c’est vrai, la chanson « Mobil Home » est vraiment née de ma rencontre avec cette dame qui s’occupait un petit peu de la maison, nous a passé des coups de main et qui s’occupait des enfants, quand ils étaient plus jeunes. J’ai commencé à parler avec cette dame parce qu’elle venait assez régulièrement. Elle me parlait de son mari qu’elle venait de quitter. D’après elle, sa séparation était un grand soulagement, même si c’est plus difficile pour s’assumer financièrement. Elle m’avouait que depuis qu’elle avait quitté son mari, alors qu’elle était à la retraite, elle était obligée de trouver du travail. Donc déjà, c’était quelque chose. Puis, elle m’a appris, bien plus tard, qu’en fait, depuis tout ce temps, depuis qu’elle avait quitté son mari, elle ne pouvait pas se payer un loyer, qu’elle vivait dans un mobil home. Ca m’a marqué. Je me suis rappelé aussi du père d’un copain qui avait été obligé de vivre autrement pour des raisons de déclassement. Pourtant, il partait au travail avec un costume cravate mais dormait au camping.
Je me suis intéressé à ces gens qui existent car écrire, c’est faire un travail d’empathie. Il s’agit d’essayer de se décentrer, d’ouvrir plein de fenêtres sur le monde et de le regarder. C’est tout sauf un travail dans un monde polarisé, en définitive.
Bruno : Citons un autre morceau, « Romance ». Tu poses un regard sur la société actuelle. On devine un message : le passéisme est une malédiction. Ensuite, on ressent littéralement le pathétisme d’enchaîner les mêmes erreurs historiques. Désormais, le Vieux Continent est la terre de la guerre et ses dirigeants s’engouffrent dans la surmilitarisation. Sans oublier, le retour au fascisme, les technologies abusives… c’est vraiment pénible à accepter. Comment se soigner, quand on subit un tel recul, un tel obscurantisme ? Chercher la beauté est la seule manière de survivre ?
On a tendance à se purger en écrivant, ça, c’est certain. J’énonçais l’idée de « fenêtres ouvertes sur le monde ». Il est bénéfique de la garder en mémoire. Lorsque j’allais sur réseaux sociaux, je m’adonnais à un travail de merdologie. Je voyageais de profil en profil. Parfois, je tentais de comprendre la laideur humaine. Ce n’est pas du tout de l’ordre de la fascination morbide, hein. C’est juste essayer de comprendre. A partir du moment où on essaie de comprendre, il y a plus d’espoir en l’humanité. Il n’y a pas beaucoup d’ordures finies, vraiment. Je ne crois pas qu’elles ne soient pas soignables. Je pense que c’est important de nourrir le dialogue.
J’ai toujours trouvé important d’illustrer divers personnages. J’ai aussi grandi dans une famille où les combats féministes étaient extrêmement importants. On me sensibilisait très très tôt aux problèmes et causes… aujourd’hui, on voit arriver, tout d’un coup, des armées de masculinistes. Rien n’est acquis, y compris la démocratie en Europe, on l’a bien vu. « Romance » est aussi une façon de s’en rappeler. Plus largement, Mobil Home est un album inquiet parce que le monde est de plus en plus inquiétant.
Nathalie : Et justement Florent, ce monde extrêmement inquiétant fait écho avec quelque chose qui est central dans ton œuvre, qu’elle soit romanesque ou musicale, c’est l’adolescence. Comment fait-on pour élever un ado aujourd’hui, dans un monde aussi épouvantable que le nôtre ? La beauté peut aider ? Est-ce un médicament ?
Bah, concernant les ados, il ne faut pas les juger. En quelques mots : soyons empathiques, accueillons la parole, soyons à l’écoute, ne leur dictons pas ce qu’il faut faire. C’est ce que conseillaient des gens qui travaillaient avec des parents, dont les enfants se radicalisaient. Bref, la dernière chose à faire, c’est de les juger. Il faut garder le lien et le contact à tout prix, sinon, c’est foutu. Quant aux tentations extrémistes et barbares, elles sont extrêmement présentes sur les réseaux, ce sont de véritables armées. Et on n’a jamais la main sur un enfant.
Nathalie : Jamais.
Jamais. Accueillir leurs paroles est un travail de longue haleine. Ensuite, le but est de les amener à cheminer différemment. Sans compter qu’il faut arrêter de dire que notre monde était mieux avant. Il y avait des choses qui étaient mieux, des choses qui sont bien aussi dans leur époque. Par exemple, c’est délirant d’entendre : « Le niveau baisse »… le niveau de quoi en fait ?!
Nathalie : Aristote affirmait déjà que le niveau baissait. On est bon. (rire)
D’ailleurs, les dangers de l’Intelligence Artificielle sont rapidement pris au sérieux. La situation n’est pas dramatique, elle est préoccupante. L’humanité n’est pas complètement foutue et n’est pas complètement conne.
Nathalie : La transmission de la beauté peut aider ?
La beauté, ce qu’on pourrait appeler le la poésie… il faut du temps. Le problème, c’est qu’on est dans un monde qui passe son temps à nous faire croire que notre temps est compté, à cause des réseaux sociaux, notamment.
Je déplore que dans les écoles, on ait de moins en moins accès à des activités culturelles, que la philo ce soit une option. J’ai toujours trouvé ça dingue que la philo soit une option ! On supprime énormément de moyens. De toute façon, déjà le fait qu’on fasse des coupes dans les budgets de l’éducation ou de la santé, c’est déjà insensé et penser que ça doit être rentable d’industrialiser le savoir, c’est dramatique. C’est dramatique. Quand je vois la pression qu’on met aux parents, les voilà tous affolés. Je les entends se conforter : « Ah ben je veux que mon fils fasse du piano. Comme ça, il sera bon en math ». On ne fait pas du piano pour être bon en math ! Ca, c’est complètement dingue. On fait du piano pour accéder à une certaine forme de beauté, à travers des morceaux, mais pas du tout parce que tu vas être bon en math.
Tout est une sorte de rentabilité, du coup, on perd la beauté même la beauté. C’est terrible qu’on fasse n’importe quoi, des maths, du français, uniquement en vue d’un diplôme. J’en ai parlé à mon fils qui a son bac. Il avait tendance à me parler de débouché. Moi je veux bien… je pense aux plombiers, j’aimerais discuter des débouchés. Qu’est-ce que ça signifie ?
Je lui conseillais : « Si tu ne sais pas quoi faire, fais de la philo. Au moins, tu vas te nourrir de quelque chose ». Il répondait : « Je ne veux pas être prof ». Mais j’essayais de l’éclairer : « C’est pas pour devenir prof. Tu deviendras probablement prof, mais peut-être que tu passeras juste du temps à rencontrer des gens, à manipuler des idées, des réflexions, des concepts. Voici ce qui est enrichissant ». On a eu plein de fois des discussions. Je me rends compte que tous les gens de sa génération, on les a vachement formaté avec l’idée de gérer une sorte de start-up lors de ses études. C’est effrayant.
Bruno : Au-delà du fait que le capitalisme soit le plus grand fléau de notre époque, on fut matraqué par les films hollywoodiens. Notre société se base sur l’idéologie américaine. Elle passe de « Connais-toi, toi-même » à « Deviens qui tu es ». Accomplir sa destinée, au lieu de connaître ses limites. Plusieurs films étaient dignes d’une propagande. L’objectif ? Démontrer une dinguerie : on doit réaliser ses rêves pour exister. Au final, l’individualisme est mis à l’honneur, balayant l’effort collectif, où l’on fait attention aux sensibilités de tout un chacun. Cette culture américaine influence enfants et adultes.
Bien sûr. De plus, ce concept de méritocratie, je ne le comprends absolument pas. Tout est faussé dès l’enfance, dès l’adolescence, en fonction du milieu familial. Ça me fout de l’urticaire, quand j’entends des gens assez riches, désigner des assistés. Alors que les principaux assistés, ce sont ceux nés du bon côté de la barrière. Ca me rend malade.
D’autres problèmes apparaissent dans les milieux artistiques. A la base, il y avait des écrivains, de grands compositeurs, mais aussi, plusieurs œuvres collectives. Actuellement, dans le milieu de la musique, on n’arrive pas à s’entraider, à se rassembler, à se retrouver. J’ai tout de même espoir. Tout va mal se passer. C’est tellement en train de déraper qu’on va revenir, ou plutôt, on va être forcé à revenir au collectif, à l’intime. On assiste à quelque chose qui est de l’ordre des grandes messes. On ne compte plus les concerts dans des stades, les spectacles démesurés avec des gens qui entrent sur scène, tels des messies et ça va finir par se casser la gueule. On veut revenir à une dimension humaine.
J’ai été très rassuré ces temps-ci. Je n’aurais pas tenu ce discours-là, il y a cinq ou six ans. Cependant, j’ai fait beaucoup de concerts chez l’habitant et dans de petites associations. Le public arrivait avec des tartes, prêt à dialoguer, on partageait tout ça. J’ai senti qu’il y avait ce besoin qu’on n’a pas dans les grandes messes.
Le capitalisme, ou en tout cas le monde ultralibéral, a complétement détruit le tissu associatif. Pourquoi ? Ce tissu est dangereux pour le business. Quelqu’un travaillant dans une association, c’est quelqu’un qui le fait gracieusement, gratuitement. Il le fait pour le plaisir d’être avec des gens et de faire des choses collectives.
Bruno : Merci. Je travaille au sein d’une ASBL. Tu donnes un sens à mes activités. Organiser des concerts plus intimistes, ça doit vraiment influencer ton style d’écriture. Tout au long de ta carrière, tu as abordé divers sujets : l’exclusion, la santé mentale, les mécaniques familiales, l’idolâtrie, le temps, l’espace. Peut-on savoir s’il existe un sujet sur lequel tu n’as pas su t’exprimer ?
Waouh. Je ne sais pas par quel bout prendre cette thématique… la joie. (silence) J’aimerais bien être capable de l’exprimer à travers une chanson. J’y viendrai. Sinon, à partir du moment où ce sont des sujets portés par une sorte de révolte, les sujets ne me font pas peur, au contraire. Même si parfois, je me dis : « Oulala, ça va être casse-gueule ». Sur le dernier album, j’avais quelques sujets de ce type. Je pense à cette chanson appelée « Un jour, l’Occident ». Ses paroles se focalisent sur la guerre. Je prends le risque d’annoncer que la guerre, c’est mal, l’eau, ça mouille et le feu, ça brûle.
C’est tout un travail de plonger dans l’intime, à chaque fois. De toute façon, moi, la réponse, je l’attrape dans l’intime.
Bruno : As-tu peur de devenir insensible ?
Oh, c’est marrant. (autre silence) C’est chouette de me poser des questions inhabituelles. J’ai dû m’écarter de l’industrie culturelle parce que je n’endossais pas ce cuir épais, nécessaire à ce milieu. Je n’avais pas envie de faire l’effort.
Je suis né en respirant une mélancolie, une sensibilité constante. Je vais même vous dire, ça ne s’arrange pas ! J’ai beaucoup de mal à ôter la vie, en général. Par exemple, lorsque j’étais enfant, je pêchais des poissons. Je ne peux plus tuer un poisson. Ce n’est pas grave hein, c’est plutôt bien. Je me rends compte que je suis plus sensible au vivant qu’auparavant. Il faut que je fasse très attention, y compris avec ma compagne. Elle est comme moi, voire pire que moi. Ou bien on va rapidement se retrouver avec énormément de chiens et chats errants, à la maison.
Je n’ai pas peur d’être insensible. Je dois me protéger de cette sensibilité, par moment. Néanmoins, rester sensible est important. Ne perdons pas le contact avec des gens qui ne pensent pas forcément comme nous. On ne fera pas société sans l’autre. On voit ça dans les villages. J’ai grandi dans les villages, on remarque des gens extrêmement différents. A l’inverse, Paris est une ville devenue infernale. Il y a vraiment des quartiers d’idées, où tout le monde pense pareil, où tout le monde s’habille pareil. C’est triste. Pour conclure, je me sens assez inadapté à ce monde contemporain, mais j’essaie d’y faire face.
Nathalie : Dans un monde en pleine polarisation, qu’elle soit politique, idéologique, je considère ton message comme extraordinaire. C’est précieux.
On essaye en tout cas. C’est important de bouger, afin de rencontrer des gens très différents. Avoir le droit de mener un grand voyage, quelle chance ça aurait pu être pour la jeunesse ! Moi, je déteste le tourisme. Le tourisme ne rend pas tolérant.
Nathalie : C’est le voyage qui rend tolérant.
Bien sûr. C’est la rencontre. De nombreux Français vont dans des pays pour râler et pour voir comment tout est nul, comment c’est bien mieux chez eux. Restez chez vous ! (rire)
Interview menée par brunoaleas & Nathalie DeRoeck
Photos ©Bachir Tayachi