Les films sans critique

D’après Simple Bean, le nombre total de films sur terre dépasserait 600.000. Pour une durée moyenne d’une heure trente, ça équivaut à 102 ans de visionnage en continu. Si ce corpus est moins étendu que celui de la littérature ou de la musique, lae cinéphile aura tout de même de l’eau dans son moulin pour le restant de ses jours. Mais qui a le temps de regarder autant de films ?

Le visionnage de films, comme toute consommation culturelle, est défini en partie par des questions d’accès : social, économique, linguistique… nombre de cinéphiles qui vivent littéralement pour le cinéma n’ont pas le temps de regarder plusieurs films par semaine. Les prolétaires, eux, n’ont parfois pas le temps d’en regarder du tout, rejetés systématiquement par leur passion, ayant à peine assez de temps libre pour passer du temps avec leurs enfants, ou se consacrer aux tâches essentielles de la vie de tous les jours, en dehors de celle du travail.

D’autres ont le temps de regarder des films, mais n’ont pas le « temps de cerveau » pour. C’est le cas de certaines personnes dépressives qui ne peuvent fournir l’engagement émotionnel au visionnage d’un film, des personnes neurodivergentes qui ne peuvent efficacement se concentrer pendant de longues durées. Citons aussi les personnes ne parlant pas anglais. Elles doivent chercher plus longtemps sur la toile pour pirater leurs films en VF.

D’autres encore ont à la fois le temps et le « temps de cerveau », pour regarder des films mais préfèrent assouvir leur faim culturelle et leur soif de divertissement par des médias plus accessibles. La télévision, faite pour être regardée de façon continue, comporte plus de flexibilité de consommation qu’un film, dont l’expérience n’est assouvie qu’une fois regardé en entier. La musique peut être écoutée dans les transports en commun et en marchant, ce n’est pas le cas des films. Un livre est fait pour être lu chapitre par chapitre, et permet d’espacer les sessions de lecture pour tout de même profiter d’une expérience complète. Quant au film, il est construit comme un événement émotionnel reproductible mais profondément événementiel.

Les films qui arrivent jusqu’à nous sont telles les tortues de mer, millions à la naissance et clairsemées à l’âge adulte. Pour tant de films pensés, un millier sera écrit, une centaine seront tournés, une dizaine seront distribués, et un seul, de temps en temps, arrivera dans nos cinémas locaux. Pour une fois, intéressons-nous aux films sans critique, à ceux qu’on ne verra jamais, et posons-nous la question, comment trouver le film rare ?

Londres Après Minuit est un film de T. Browning (1927). Il est aujourd’hui perdu.

Faire une liste de films « relativement » rares et de qualité ne serait que peu utile. Il en existe déjà à foison sur le web, sur les bases de données critiques telles que Rotten Tomatoes ou AlloCiné, sur des plateformes plus participatives comme Letterbox, et jusque dans les plus terrés des tweets. Mais ces films, s’ils sont plus « rares » que le dernier Nolan, n’en restent pas moins connus. Parcourez ces listes et vous y verrez immanquablement des doublons.

Mais alors, comment trouver un film réellement rare ? Avec Internet, chiner est plus facile qu’autrefois. Des films obscurs s’y sont vus offrir une seconde vie médiatique. Cependant, la quantité des films disponibles sur Internet reste limitée par l’intérêt que portent les gens sur ceux-ci (catalogue limité des plateformes, torrent limité par le nombre de seeders, etc.), qui est lui-même défini par des composantes sociales. Pour trouver le film rare, la recherche doit se faire de proche en proche : dans les cinémathèques et médiathèques locales, dans les armoires des grand-parents… des méthodes analogues dans le numérique existent : les films rares peuvent être trouvés dans des archives, dans des sites de torrent instables, ou en extraits sur Youtube. Il suffit de chercher longtemps, et de savoir où le faire.

Cependant, l’élément central de cette question n’est non pas : « Comment trouver les films rares ? ». Mais : « Comment en entendre parler ? Comment faire entrer dans notre champ cognitif des films qui ne font discuter personne, qui n’apparaissent pas dans la pub, ni dans les livres ? ». Fondamentalement, ce paramètre ne dépend ni de notre curiosité, ni de notre sociabilité. Les films les plus rares n’existent nulle part, et l’information de leur existence n’arrive même pas jusqu’à nos oreilles. Pourtant, ces films sont couverts de la sueur de ses créateurices. Ils véhiculent une part tout aussi importante de découverte d’une réalité que n’importe quel film Hollywoodien.

En réalité, ce dont nos sociétés ont besoin pour accéder aux films rares, c’est une décentralisation géographique et sociale de la production et de la distribution. Comment avoir accès à des contenus réellement variés, si la plupart des films qui font un grand nombre d’entrées sont des blockbusters réalisés par les mêmes personnes ? Pour accéder à tous les films, il faut déstarifier le cinéma, horizontaliser sa production, et accorder beaucoup d’importance à l’archive. Car qui sait quand un film résonnera avec le futur ?

Dans tous les cas, continuons de chercher le film rare. En zappant, en scrollant ou en allant au cinéma.

Lou – Gravure ©Jean-François Rauzier

Publié le 20 juillet 2026