Tick, Tick… Boom ! est une comédie musicale réalisée par Lin-Manuel Miranda, inspirée de la vie du compositeur Jonathan Larson, connu notamment pour Rent. Le film suit Jonathan, un jeune artiste new-yorkais à l’approche de ses 30 ans, partagé entre ses ambitions créatives, ses relations personnelles et l’angoisse de voir le temps lui filer entre les doigts. Alors qu’il travaille sur une comédie musicale censée être son grand succès, il doit faire face à ses doutes, à la pression sociale et à la peur de ne jamais accomplir ses rêves.
J’ai vraiment beacoup apprécié ce film. Emmanuel Miranda est bien évidemment très connu pour sa comédie musicale à succès Hamilton et il n’a plus de preuve à faire comme auteur. Mais ici, c’est un tout nouveau défi pour lui. Adapter un monologue rock semi-autobiographique d’une éminence de la comédie musicale ne devait pas être simple ! Et pourtant, la mise en scène est excellente. On n’a jamais l’impression que l’action s’arrête. De vraies résolutions émergent au fil des chansons, qui font avancer le récit de manière naturelle.
Andrew Garfield est remarquable dans son interprétation de cet optimisme désespéré. Il parvient à transmettre toute l’envie de Jonathan, mais aussi son stress et sa détresse. Sa performance vocale est également impressionnante, notamment sur les morceaux les plus rock.
J’apprécie particulièrement les comédies musicales parce qu’elles sont visuellement et émotionnellement riches. Ça chante, ça danse, et cela permet de ressentir plus intensément les émotions des personnages. Dans les films classiques, certains choix peuvent paraître absurdes, mais dans une comédie musicale, les personnages expriment leurs émotions en chanson. Même si leurs décisions sont irrationnelles, elles deviennent compréhensibles, et on leur pardonne plus facilement.
Par exemple, dans Dear Evan Hansen, une autre comédie musicale bien connue, la prémisse peut sembler tirée par les cheveux. Il s’agit de l’histoire d’un jeune homme qui ment à propos de son amitié avec un garçon qui s’est suicidé. Il sait que son mensonge est moralement répréhensible, mais il en retire une forme de reconnaissance qui améliore drastiquement son quotidien. Dans un film classique, on pourrait le voir comme profondément égoïste. Il l’est en partie, mais comme il exprime ses choix de manière très émotive en chanson, on comprend mieux ce qui le pousse à agir ainsi. On retrouve ce même mécanisme dans Tick, Tick… Boom !. Jonathan est loin d’être parfait. Son ambition met à mal toutes ses relations. Il blesse également les personnes qui l’entourent pour un projet incertain, presque fantasque. Cependant, à travers ses chansons, ses ressentis, ses envies, ses doutes, ses peurs, mais aussi sa détermination et son amour profond pour son art, tout devient limpide.
Quant au thème principal, il est universel et profondément sincère. C’est cette sensation de manquer de temps à l’approche d’une nouvelle décennie. Beaucoup de gens connaissent cette angoisse. Changer de décennie, c’est dire adieu à une période de sa vie que l’on ne retrouvera jamais. Jonathan dit adieu à sa vingtaine et ressent une urgence intense, celle de réussir avant qu’il ne soit trop tard, avant de ne plus être considéré comme un jeune artiste.
Ce thème est encore plus poignant avec le recul. Jonathan Larson, mort à 36 ans, exprimait déjà cette peur du temps qui file, sans savoir à quel point elle était réelle pour lui. Sans cette pression, aurait-il créé son chef-d’œuvre ? Peut-être, peut-être pas. Mais comme il le dit si bien dans la chanson « Why », il n’aurait pas pu vivre autrement.
L’histoire de Jonathan Larson est l’une des plus inspirantes pour les artistes. J’ai été profondément touché par son parcours et état d’esprit. La tragédie liée à sa disparition est bouleversante, même si on comprend qu’il a vécu sa vie pleinement, à sa manière. Finalement, la poursuite du succès était déjà une fin en soi.
Au fond, nous aspirons tous à vivre selon nos désirs et à poursuivre nos rêves. Le secret réside peut-être dans le fait d’aimer la poursuite du rêve autant que le rêve lui-même. Ainsi, le temps investi en vaut toujours la peine, quel que soit le résultat.
Pierre Reynders