Né en 1938 en Palestine, Ralph Bakshi est un réalisateur opérant au Etats-Unis. Dans les années 60, il poursuit une quête à contre-courant de l’époque : faire de l’animation à destination des adultes, avec un focus particulier sur le genre de la fantasy. En 1977, il réalise Wizards, film singulier, mélangeant fantastique et post-apo, très original pour l’époque.
Adapter la trilogie de romans du célèbre JRR Tolkien est un projet ancien du réalisateur. Cette idée a fini par rencontrer le financement de Paul Saenz, à la United artists, firme fondée par Chaplin dans la volonté d’accorder plus de pouvoirs aux auteurs, qui dispose alors des droits du Seigneur des Anneaux. Bakshi engage un scénariste passionné par le genre, Peter S. Beagle. Ce dernier est, à l’époque, un auteur de fantasy renommé, auteur de La dernière licorne.
A en croire les commentaires Letterbox, Le Seigneur des Anneaux (1978) est globalement mal aimé, critiqué, sûrement en comparaison avec les films de Peter Jackson. Or, il faut remettre la fantasy dans son contexte. Avant que celle-ci ne devienne une source de merchandising et qu’elle ne soit légitimée par le public, c’était un genre mal aimé, considéré comme enfantin, voire un peu ridicule.

Pourtant, la fantasy et le fantastique sont des genres vieux comme le monde. Ils existent depuis qu’on se raconte des histoires, depuis l’époque où la terre était inconnue et où on croyait qu’au-delà des frontières vivaient des créatures magiques. Basée sur le principe de la légende et du mythe, la fantasy s’inspire de récits mythologiques. Les créatures qui peuplent ces mondes sont ceux du bestiaire païen, en particulier germanique et celtique. Ces êtres sont ceux du petit peuple (gnomes, nains, gobelins), d’autres sont des elfes, orcs, dragons, sorciers, fées, etc.
Le paganisme et sa mythologie ont été longtemps décrédibilisés en Europe, car profanes par rapport au christianisme. Avec la Renaissance, on explore le monde entier.
D’abord, on commence à choisir la science et le progrès comme valeurs fondamentales. Ensuite, on voit peu à peu se populariser, au dix-neuvième siècle, la science-fiction. Ce genre utilise le même principe que la fantasy, mais dans l’époque moderne où les découvertes se font avec un téléscope. Ainsi, on a remplacé les licornes des forêts par les aliens de Mars. Pendant ce temps, les gnomes, magiciens et fées ont survécu dans l’ombre et attendu leur grand retour, à travers la fiction.
Au début de l’histoire du cinéma, les fééries de Georges Méliès, Alice Guy ou Secondo de Shomon, étaient très populaires et avaient de nombreux points communs avec la fantasy moderne : bestiaire varié, magiciens, aventures dans d’autres mondes. Ce genre disparaîtra rapidement et Méliès finira sa carrière en vendant des jouets dans la gare Montparnasse (1925-1930). Rien à voir avec la success-story du réalisateur néo-zélandais barbu, avec son bataillon d’ordinateurs et sa cavalerie de techniciens.
Si la fantasy a du succès aujourd’hui, celui-ci est à mettre en lien avec lente montée en popularité des Livres dont vous êtes le héros, des comics, des jeux de rôle type Donjons et Dragons, qui ont évolué dans la culture populaire, durant le vingtième siècle.
Lorsqu’on cherche à adapter ces récits à l’écran, l’animation est un terrain fertile. Il est généralement plus efficace à l’image, dans une certaine mesure, de dessiner un dragon mille fois que d’en construire un. On peut alors s’affranchir des lois de notre monde, montrer des gens qui volent, des sorts qui repoussent les ennemis, des boules de feu, des mondes parallèles, des portails et autres objets magiques.
Difficile de ne pas mettre dos à dos le film de Jackson et celui de 78.
L’histoire suit là aussi le destin de l’Anneau forgé par Sauron, servant à dominer les hommes, les elfes et les nains. L’objet tombe soudainement dans les mains de Frodon, paisible hobbit. Ce n’est qu’une question de temps avant que les sinistres Cavaliers Noirs, les Servants de l’Anneau, retrouvent sa trace. Les deux long métrages n’ont cependant pas du tout la même vibe : les deux sont épiques dans leur récit, mais là où le film le plus récent se veut un grand blockbuster technique, son prédécesseur est expérimental, moins codifié, et surtout, il se prend moins au sérieux.
Les films des années 2000 s’inscrivent dans une histoire technique particulière : celle du numérique. A cette période, de nombreux réalisateurs utilisent les nouveaux outils de modelling et de motion capture pour faire de grands spectacles hollywoodiens. Ces techniques finissent de donner ses lettres de noblesse à la SF et à la fantasy. A la même époque que Le Seigneur des Anneaux de Jackson, sort la prélogie Star Wars, fonctionnant sur le même principe : pléthore de personnages étranges animés numériquement, dont l’aspect visuel est déjà vieillissant, vingt ans plus tard.

Le film de 78, lui, arrive dans une époque où la fantasy est illégitime, de même que le cinéma d’animation. En résulte que le film n’est pas une machine de guerre technique, au profit de la création d’un monde cohérent et photoréaliste, mais une expérience sensorielle, mélangeant les techniques, voulant parler à une petite foule d’adeptes déjà convaincus.
Une technique utilisée, la rotoscopie, est singulière et crée des effets visuels étranges. Son principe est simple : on filme un personnage, on dessine par-dessus chaque photogramme du film, jusqu’à avoir un dessin animé. Fonctionnant sur le contraire du principe de base de l’animation, elle utilise la réalité comme matériau de base pour imiter le dessin animé. Cette technique, inventée par Max Fleisher, il y a plus de cent ans, est assez peu utilisée, car elle laisse une impression bizarre.
Le film de 1978 utilise un mélange harmonieux, quasiment mystique de rotoscopie et d’animation classique. Par moments, il est difficile de savoir ce qui est dessiné, ce qui est filmé. On a vraiment l’impression de faire un gros trip. C’est un film parfait à regarder, sous les couvertures, avec un vin chaud-amaretto, un petit joint, où assommé.e par le sommeil. Devant ce film, on a vraiment l’impression d’avoir la fièvre, de se réveiller d’une anesthésie ou d’être tombé.e sur la tête. Il nous transporte dans un autre monde, et c’est ça tout l’intérêt de la fantasy.
« Faire rêver » ne se fait pas qu’avec le bestiaire, le récit ou l’appel à l’aventure. Le rêve peut émerger des couleurs, des formes, des sons ou des musiques irréelles. La forme même peut nous amener autre part, dans un monde impossible, régi par des règles différentes. C’est là que le film de 78 est une victoire totale, dans l’intention même de la fantasy.
Lou